Extraits de textes recueillis par Marc Aubaret
Après le témoignage de Sam
Cannarozzi, je vous propose ici de faire un tour un peu plus théorique
de la formulette à partir d'extraits de textes empruntés à Marc
Soriano, Bernadette Bricout, Edith Montelle et Pierre Lafforgue que je
vous conseille de lire dans leur intégralité pour en savoir plus.
Les
formulettes, ce sont d'abord ces petites phrases toutes faites, et
relativement stables, qui ponctuent le conte populaire de voie orale,
en marquant le commencement, la progression, les péripéties et le terme.
Ainsi,
cette introduction rituelle notée en Brière (département de la
Loire-atlantique) par Geneviève Massignon "Marche aujourd'hui, marche
demain, à force de marcher on fait beaucoup de chemin. Si on ne tombe
pas en bas, on a pas la peine de se relever. Alors! Cric crac! J'ai la
clé dans mon sac!
L'expression "il était une fois" est sûrement
la plus connue des formulettes. Elle appartient au groupe de celles qui
peuvent servir dans n'importe quel conte; d'autres formulettes au
contraire sont liées à un motif, à un thème ou à un groupe de thème, à
tel ou tel récit. Dans l'un ou l'autre des cas, la formulette garde une
certaine indépendance par rapport au conte qu'elles scandent ou
organisent. Il y a du reste longtemps que les collecteurs et
adaptateurs d'oeuvres orales, sans toutefois employer le mot
"formulette', en avaient noté le caractère spécifique. Ainsi dans les
premières éditions du recuueil de "Ma mère l'Oye", les menaces
traditionnelles du chat botté aux"faucheux" et le dialogue dramatique
entre la femme de Barbe-Bleue et soeur Anne sont reproduites en
italique, comme des citations.
Leur première fonction semble
avoir été de constituer dans la mémoire du conteur le germen, le schéma
dynamique du conte entier, et en même temps, au cours du récit sans
cesse adapté aux réactions de l'auditoire, de jalonner le processus de
mémorisation ou plus exactement de récréation. Mais d'autres fonctions,
non moins esentielles, se sont ajoutées à celles-là. Les formulettes,
généralement bien connues du public, contribuent à orienter son
attente, à prédéterminer sa réceptivité, à approfondir son sentiment de
connivence. Composées souvent de mots obscurs, ou inhabituels, elles
provoquent, toutes proportions gardées, l'effet de mise en condition et
de distanciation qui résulte par exemple de l'obscurité au cinéma ou
des "trois coups" au théâtre. Elles créent aussi autour du récit une
sorte de halo qui le rejette vers le temps jadis, d'autant plus
facilement qu'elles abondent en archaïsmes et en "mots sauvages" qui
intéressent au plus haut point le philologue et l'historien.(1)
"Si
la formulette apparaît comme un geste verbal élémentaire à l'intérieur
de la narration, sa présence dans le récit doit être interrogée : comme
toutes les techniques de l'art oral traditionnel, elle répond à des
nécessités fonctionnelles. La première semble être de baliser le temps
et la pratique du contage, de ponctuer le chemin que la parole
emprunte. Entre deux épreuves jalonnant le parcours du héros, deux
rencontres de donateurs à la croisée des routes, deux combats, deux
victoires, deux séquences du conte, la formulette crée le lien qui
donne au conte son unité. Le public ne s'y trompe pas qui attend son
retour et parfois l'anticipe, souhaitant comme un enfant que la parole
advienne.
Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?
Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie".
L'attente
de l'héroïne en larmes, celle de la Barbe-Bleue aiguisant ses couteaux,
celle de la guetteuse au sommet de sa tour se fondent dans une autre
attente, celle de l'auditoire accueillant la formule qui dans notre
souvenir a gardé le plus de brillance. Le pouvoir mystérieux, quasi
incantatoire de ces mots pourtant familiers est renforcé encore par
cette marge de silence qui enveloppe la formulette, la signale et
l'isole à l'intérieur même du récit comme un seuil qui nous fait
accéder à une autre parole. C'est par elle en effet et par le relief
singulier qu'elle confère aux mots énoncés que Gérard Genette définit
le langage poétique
Rpère stylistique nécessaire de la
communication narrative, la formulette balise aussi l'espace imaginaire
que le conte propose. Elle est à la fois le mot de passe qui nous
installe au coeur de la fiction et celui qui, dans cette fiction,
permet le déplacement du héros. Parole du passage, elle apparaît dans
bien des contes comme étroitement liée au seuil et aux rites liminaires
qui en accompagnent le franchissement.
"(2)
Les formulettes introductives
Dans son livre "Paroles conteuse" (3), Edith Montelle nous signale certaines fonctions de la formulette :
"Les formulettes introductives" servent :
* à se protéger des sentiments qui vont être éveillés par le conte
* à pouvoir toucher à des sujets tabous sans encourir les foudres du ciel ou de la société
* à se préparer à la parole du conte, parole différente de la parole quotidienne
* à se mettre le conte en bouche et trouver le fil d'Ariane du récit
* à créer une complicité avec son auditoire et concentrer l'attention de celui-ci sur le récit qui va être dit
* à annoncer qu'on entre dans la fiction : quand on introduit un conte
par une formulette, les enfants ne posent plus la question fréquente :
Est-ce que c'ets vrai?
"Après ce signal : il était une fois
,
rien n'existe que le monde merveilleux. Il suffit d'avoir raconté un
conte merveilleux à des enfants pour savoir à quel point ils se
laissent prendre par le récit. Il leur reste a apprendre qu'il existe
un monde de pure fiction narrative à côté du petit monde de leur
expérience quotidienne. C'est justement des contes qu'ils apprennent,
mais un seul n'y suffit pas, il en faut beaucoup. Tant que la
distinction entre monde raconté et monde vrai n'est pas encore assurée,
il est important qu'un signal sûr et non équivoque les guide hors du
récit. Aussi, le fin des contes est elle habituellement aussi codifiée
que le début.
Pour Pierre Lafforgue (5), la formulette introductive est un "embrayeur" pour éveiller l'attention et ouvrir le pacte narratif.
Elle aura un triple but :
* obtenir le silence total
* mettre le conteur en voix
* éberluer l'assistance pour déconditionner la réalité environnante et l'entraîner vers le merveilleux.
Les formulettes de fin
Les
formulettes pour clore un conte sont simples, parfois énigmatiques ou
encore des lapalissades. "S'ils ne sont pas morts, ils sont encore
vivants. S'ils sont sur le chemin, ils doivent y être encore". La
formulette moins fixe que la formulette introductive (JF Bladé) permet
au conteur de laisser sa carte de visite pour être sollicité une
prochaine fois (d'après Arnaudin sous forme interrogative).
Pour Edith Montelle (2), les formulettes de conclusion ont aussi des fonctions propres :
* elles ferment la porte de l'imaginaire et annoncent le retour dans la réalité (6)
* elles répondent en écho aux formulettes introductives
* elles sont basées sur l'humour. Le rire ramène sur terre et soude le groupe
* le conteur y utilise souvent le Je ou le non-sens