Euroconte

 
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    Oyez, oyez braves gens !
                                                       (la formulette qui commence ou qui finit le conte)

                                                                                    par Sam Cannarozzi Yada

         
Sam Cannarrozi, conteur d'origine américaine, vivant aujourd'hui dans la région lyonnaise, nous propose ici une approche de son travail autour des formules d'ouverture et de fermeture des contes.


      C'était en 1982, invité pour la première fois à un festival, que je me suis rendu compte que le public n'était pas obligé de rester muet devant le conteur. Mimi Barthélémy a lancé son habituel "Cric !" et nous a appris à répondre à haute voix : "Crac !". Sans cette réponse, l'histoire ne pouvait commencer. Depuis cette expérience vieille de plus de quinze ans, je me suis "embarqué" dans une collecte permanente de formulettes d' ouverture et de fermeture de conte.

    Cela a débuté assez innocemment. Je demandais aux conteurs et aux conteuses que je rencontrais, surtout en pays étrangers, comment chez eux on disait l'équivalent de : " il était une fois". J'ai aussi regardé la première et dernière page des contes pour relever des exemples intéressants. J'ai vite constaté qu'existait là un véritable genre aussi riche et vaste que les devinettes et les proverbes. Pendant une décennie, j'ai dû feuilleter des centaines de livres et des milliers de contes. En allant de bibliothèques en centres de documentation, je regardais les rayons "conte"et je relevais les phrases des deux bouts.
N'étant pas un chercheur au pied de la lettre, je n'ai pas été systématique, ni malheureusement très complet dans la notation des sources. D'ailleurs la plupart de mes trouvailles ne portent comme renseignement que le nom du pays d'origine ou le nom de la personne qui m'a donné la formulette. J'ai avant tout réalisé ce travail pour des raisons très pratiques : je souhaitais disposer d'un corpus riche, unique et simple qui me permettrait d'introduire mes histoires.

     En 1996, j'ai collecté plus de 700 formulettes de début et de fin de conte, de tous les continents et originaires de divers peuples. Suivant le modèle, j'ai moi-même créé d'autres formulettes et j'ai invité d'autres conteurs à en faire autant. Ces diverses créations ont été ajoutées à mon anthologie. J'y ai aussi ajouté d'autres formes plus littéraires (dans Ségou de Maryse Condé ou dans un conte contemporain du brésilien Jorge Amado) et adapté des expressions populaires qui me semblaient possibles d'associer à ce genre. Pour vous donner un exemple, je m'appuierai sur une tradition provençale que j'ai transformée en formulette.

    En Provence, quand on rendait visite à une mère venant d'accoucher, on amenait 5 présents pour souhaiter une bonne santé à l'enfant. J'ai adapté cette pratique en formulette de fin de conte en disant : "Que ce conte (ceci) vous rende (rende l'enfant) bon comme le pain, doux comme le sucre, sage comme le sel, droit comme une allumette et plein comme un oeuf ! "

    En février 1995, après un an de préparation, et cinq années de démarchage pour faire publier mes recherches, "L'Aube", une revue de poésie de la région Rhônes-Alpes, a publié 250 formulettes extraites de ce collectage. Malheuresement, ce numéro a été épuisé en moins d'un mois. Aujourd'hui, la revue "Dans le vivier du conte" s'intéresse à ce travail. Un projet de publication de cette étude est en négociation.

    Si vous demandez à quelqu'un (enfant ou adulte) : "qu'est- ce qu'on dit avant de commencer une histoire, dans les pays occidentaux ?" on vous répondra souvent " il était une fois" ou quelque chose d'équivalent. Si cette formule existe dans beaucoup de langues, elle n'est que le sommet de l'iceberg, et je vais vous donner quelques exemples de la diversité de ce genre.

    Tout d'abord, il y a les formulettes classiques : "il était une fois", et "ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants". Beaucoup font référence à l'espace-temps. On trouve ensuite des expressions facétieuses ou mensongères, des échanges traditionnels (cric et crac) ou des renvois à boire et à manger. Il existe aussi une catégorie limitée au monde arabe où la formulette fait référence à Dieu.

    Quand on entend "il était une fois" il faut savoir que la moitié de la formulette manque. La véritable ouverture est : " il était une fois, une fois il n'était pas". On retrouve ce type de formulette dans la culture arabe "kan ma kan" ou "boude na boude". Au mot à mot, être ou ne pas être. Et on retrouve cette forme d'ouverture jusque dans des mythes de création de l'ancienne Egypte env. -3000 av. J.-C.) . C'est un préalable pour que le monde existe. Il y est, il n'y est pas. C'est troublant, déroutant. Cette formulette ouvre une porte au monde du conte en signalant que ici, dans ce monde, c'est différent de là-bas. C'est une signalisation, un avertissement.

    J'ai pu recueillir des formulettes équivalentes à" il était une fois" dans plus de 20 langues dont le latin et le lapon. Mais c'est surtout en Occident qu'on en retrouve le plus.

- "Era odatà" en roumain
- "Era uma vez" en portugais
- "Zhil byl" en russe
- "Es war eimal" en allemand
- "Det var en gang" en danois
- "Ishte njheré" en albanais, etc.

On la retrouve dans des formes sensiblement différentes comme :
-"Taalol, taalaangol, taalte" (il était, il est et il sera) dans des formulettes africaine
ou encore - recueilli par Henri Pourrat : "il était une certaine fois".


En dehors de cette formulette très connue, beaucoup d'autres traitent de l'espace et du temps :

- "Au commencement il n'y avait rien. Tout était nulle part, et rien ne se mêlait à rien" (Mélanésie)
- "Plus loin que trois fois neuf pays, aussi loin que le trentième empire" (Russie)
- "Adglané, adglané itsag itsassouaq itsarouyougssouaq" : "Il y a longtemps, très longtemps, très très très longtemps"(Inuit).
Cette formulette pouvant être comparée avec celle des Lakota Sioux, qui, dans : Ehaaaaaaaani! rallongent la deuxième syllabe pour indiquer l'ancienneté du conte.

    Une autre manière d'ouvrir une histoire, c'est de lancer une parole que le public doit vous renvoyer. C'est une pratique courante en Afrique, mais aussi aux Caraibes où on retrouve cette façon d'introduire cette forme dans les traditions créoles d'Haïti :
- Chez les Hausa (Niger), le conteur dit : "Gatan, gatankou" (Une histoire, votre histoire ? ). Le public répond : "Taso ta Komo ! " (Qu'elle vienne et que nous l'écoutions).
- En Namibie (relaté par Tauna Nginbo) : le conteur dit : "Dans la profondeur du" (ici on mentionne le totem du clan, par exemple dans la profondeur du Papillon), le public répond : "Nous l'affirmons".
- Côte d'ivoire (Manféi Obin) : le conteur dit :"Mon mê kê tiné" (Est-ce que vous écoutez ceci ?). Le public répond :"Awo" (oui!).
J'ai trouvé de très nombreuses formulettes de ce type partout en Afrique.

    L'invraisemblable et le mensonge sont aussi des thèmes souvent utilisés pour les formulettes :
- "Du temps quand les poules avaient des dents" (de la Bretagne à la Catalogne)
- "Du temps quand les tigres fumaient la pipe" (Corée)

    Une autre forme me semble très intéressante. C'est celle des Terkelemen de Turquie. Terkelemen signifie "tapis" et se sont en effet des tapis de paroles qui se déroulent avant le conte. Certaines de ces formulettes sont longues de plusieurs dizaines de vers.
Un extrait : "C'était au temps où les animaux parlaient, le merle était charbonnier, la chèvre était boulanger et le chien charpentier, le mouton était gardien de mosquée, la chèvre mezzin, en ce temps-là…".

   Edith Montelle nous dit qu'en Suisse à la fin des contes on peut entendre : "Quand se passaient ces histoires ? Il y a longtemps, longtemps. Les anciens l'ont dit. Et si ce n'est pas la vérité, ce n'est pas moi qui ai menti, mais eux ! ".
Henri Pourrat : "Que serait-ce si ce n'était cela ? "
Henri Gougaud : "C'est à la table des sages que j'ai entendu l'histoire. Ils me l'ont contée au soir de leur quinzième jour d'ivresse. Et comme vous savez, on ne dit pas toujours la vérité quand on est saoûl".

     Bien des formulettes ne peuvent être classées. Michel Faubert, conteur québécois, nous en communique une, que son oncle lui avait transmise : "Conte, cari conte, la petite chienne à mon oncle a fait un petit pâté (une petite crotte) sur le bord de la cheminée. Le prochain qui va parler, va être pris pour le goûter". Pierre-Jakez Hélias, à son tour, nous signale celle-ci :
"Poulette blanche avec sa crête
comme une toque sur sa tête
et plus brillante que l'argent
le conte est fini maintenant".
Dans le sud du Maroc : "Il y a sept façons de raconter une histoire. Et c'en était une".

    A la fin du conte, certains disent simplement : "c'est fini", d'autres avec un peu plus de poésie disent "l'histoire est finie et le corbeau a rejoint son nid" (Farzanai Valaï).
C'est uniquement dans le monde arabe que l'on retrouve des formulettes qui évoquent Dieu : "Il s'en est passé des choses au temps jadis. Le basilic et le lys, la rose et le coquelicot, je les offre à notre prophète Mahomet, que Dieu le bénisse et le salue. (Mahomet Belkafoui Kabylie algérienne).
    Mais peut-être que l'exemple le plus époustouflant d'une ouverture et d'une fin vient de l'épopée nationale de la Finlande "Le Kalevala". On retrouve en effet au début et à la fin de cette épopée plus de cent vers rimés, d'une très grande poésie :

"Voici qu'un désir me saisit
L'idée m'est venue à l'esprit
De commencer à réciter,
De moduler des mots sacrés,
D'entonner le chant de famille,
Les vieux récits de notre race;
Les mots se fondent dans ma bouche
Les paroles lentement tombent,
Elles s'envolent de ma langue,
Se dissipent entre mes dents."

Pour finir, 20000 vers plus loin :
"Mais cependant, quoi qu'il en soit.
Mes skis frayent la piste aux chanteurs;
En passant j'ai marqué la route,
Brisé la pointe des rameaux :
Maintenant la voie est tracée,
Un nouveau sentier se déroule
Devant les chanteurs plus illustres,
Les bardes plus riches en chants
Dans la jeunesse qui grandit,
Parmi la race adolescente."

   Tant d'exemples nous démontrent que, quand on commence et quand on finit une histoire, il est nécessaire de prévenir le public par une convention, que celle-ci soit poétique, facétieuse ou autre. N'est-ce pas naturel ? Quand deux personnes se rencontrent ou se quittent, elles se tendent la main, elles s'embrassent, elles se souhaitent la santé.
Le conte n'est-il pas une autre façon de se rencontrer ?

Sam Cannarozzi Yada
Chasselay, Rhône 14 octobre 1996



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