Depuis plusieurs années, le Centre Méditerranéen de Littérature Orale mène des recherches sur les interactions entre l’oral et l’écrit.
Au cours de différentes expériences, plusieurs évidences se sont affirmées :
- La composition d’une œuvre narrative ne nécessite pas obligatoirement l’écriture pour élaborer une stylistique riche et efficace, donc un métalangage correct.
- Une personne ayant une capacité à analyser les règles de fonctionnement de sa langue orale se trouve dotée d’un outil de composition narrative extrêmement efficace.
- Une personne ayant acquis cette capacité passera plus facilement à l’écriture qu’une personne n’ayant aucune réflexion sur la langue.
- La plupart des personnes illettrées n’ont pas de capacité d’analyse de la langue orale
- …
A partir de ces observations, l’équipe du CMLO a élaboré une méthode d’intervention auprès des personnes dites « illettrées ». Cette méthode se propose de reconstituer en une dizaine d’ateliers de deux heures une capacité à penser le fonctionnement de la langue orale et de reporter cette compétence sur une pratique de la langue écrite, plus particulièrement dans sa dimension narrative.
Au cours d'une formation en trois semaines, nous proposons de transmettre cette méthode et les savoirs nécessaires à son application dans des ateliers de lutte contre l’illettrisme.
Cette formation s’adresse à toute personne ayant à intervenir dans une action préventive ou curative concernant la lutte contre l’illettrisme.
PROGRAMME DE LA FORMATION
De l’oral à l’écrit : du 14 au 18 novembre 2011
La littérature orale : du 6 au 10 février 2012
Construire un atelier : du 16 au 20 avril 2012
- DE L’ORAL A L’ECRIT
La première semaine a pour objectif de revisiter les grands socles linguistiques essentiels pour mener un atelier de lutte contre l’illettrisme. Les éléments sont abordés au plus près des recherches actuelles et sont surtout travaillés en tant qu’outils directement exploitables par les animateurs. Cette semaine se conclut par la construction d’une grille d’évaluation permettant de synthétiser les acquis et d’envisager des actions fiables en atelier.
Lundi Qu’est-ce que l’illettrisme ?
Cette question, bien que largement débattue, demeure nécessaire lorsqu’il s’agit de fonder un langage commun. En début de formation, un petit moment est donc consacré à l’ajustement des définitions.
Les fondements linguistiques de l’oral
Qu’est-ce qu’une langue ? Bien souvent, nous la pratiquons sans vraiment nous poser cette question. Pourtant, les réponses que nous pouvons amener sont des outils des plus efficaces pour détecter et réparer les difficultés d’écriture et de lecture des personnes accueillies dans les ateliers de lutte contre l’illettrisme.
Lexique, phonologie, syntaxe, ponctuation, dictionnaire mental, interlocuteur, langage non verbal, métalangage, représentation, image, imaginaire…
Mardi Les cadres spécifiques du passage de l’oral à l’écrit
L’oral et l’écrit sont deux modes d’expression spécifiques d’une même langue. Au cours de cette journée, sont analysées les convergences et les divergences entre ces deux formes. Beaucoup de personnes illettrées ont du mal à repérer ces différences alors que leur conscientisation est essentielle.
De la phonologie à la graphie, de l’oreille à la main, faire parler une page blanche, la lecture et sa relation à l’oral…
Mercredi Les processus naturels et éducatifs d’acquisition de la langue orale
Comment se construit une langue ? Détecter les défaillances ne suffit parfois pas à pouvoir les réparer. Il est aussi très important de repérer à quel moment et pour quelles raisons elles se sont générées. A partir des éléments acquis lors des jours précédents et de données sociolinguistiques et psycholinguistiques, une grille de lecture de la langue orale est alors réalisée.
La fondation dans la langue maternelle : la langue et l’enfant trois mois avant sa naissance, les phases d’acquisition du langage, la langue et l’émotion, le langage et le sensitif, la langue objet de violence…
De la langue maternelle à la langue sociale : la langue et la culture, la langue et les groupes d’appartenance…
De la langue normative aux langues marginales : l’affect, le rejet, la reconnaissance…
Jeudi Les diverses façons d’enseigner l’écriture et la lecture
Apprendre à lire avant d’écrire ou à écrire avant de lire, apprendre à découper les mots en syllabes ou photographier le mot global… autant de possibles sujets à de longs débats depuis déjà plusieurs décennies. Au cours de cette journée, nous tentons d’éclairer les tenants et les aboutissants de ces orientations pédagogiques, mais surtout d’en tirer des outils nécessaires à la gestion d'ateliers.
Du sens à la lettre, de la lettre au sens, l’image, la lecture et l’écriture, les bienfaits de la lecture lente…
Vendredi Actualité des recherches autour de la langue orale
Aujourd’hui, les recherches sur la langue orale concernent de nombreuses disciplines qui fournissent des éclairages parcellaires mais parfois riches de conséquences sur nos ateliers si nous savons les lire. Au cours de cette journée, nous essayons de repérer les principales avancées réalisées ces dernières années dans quelques disciplines des sciences humaines et de les mettre en écho avec le sujet de cette formation.
Chez les linguistes, les cogniticiens, les pédagogues, les psychologues, les anthropologues…
Comment évaluer une langue orale ?
Cette première semaine se termine par la réalisation d’une grille d’évaluation sur l’expression orale.
- LA LITTERATURE ORALE
Comment la littérature orale, qui n’utilise pas l’écriture pour composer ses récits, peut-elle devenir un outil de lutte contre l’illettrisme ?
Cette question est au cœur de la seconde semaine de formation. Le point central est que l’oral et l’écrit sont deux modes d’expression d’une même langue et que l’oral est toujours premier dans les étapes d’acquisition. De plus, de nombreuses sociétés n’utilisent pas de langue écrite et produisent malgré tout des œuvres narratives d’une très grande qualité. Cette méthode s’appuie donc d’abord sur une intelligence de la langue avant de l’envisager dans ses deux modes d’expression.
La qualité de la langue d’un conteur illettré se vérifie souvent quand une personne ayant enregistré une de ses prestations la retranscrit et s’aperçoit qu’il n’y a presque rien à modifier pour en faire de la littérature. D’où vient cette qualité ?
Lundi Les techniques de composition des narrateurs dans la tradition orale
Le conteur traditionnel n’écrit pas ses longs récits. Il les compose à partir d’une structure transmise. Cette structure est essentielle, c’est à partir d’elle que la fidélité de la transmission s’étaye et que la liberté créatrice s’éveille. C’est le cadre sur lequel le conteur va construire une nouvelle version. Au cours de cette journée, nous approchons donc les modes de création du conteur traditionnel et nous commençons à envisager les reports possibles dans les ateliers de lutte contre l’illettrisme.
De l’image au verbe, dire pour faire voir et sentir, se dire sans se dire, conter sans surcharger, suggérer et décrire…
Mardi Le conte merveilleux et la structure de la langue
Parmi les formes du conte traditionnel, celle du conte merveilleux est la plus complète et la plus complexe. Cette forme ne peut pas toujours être utilisée avec des personnes illettrées, mais elle demeure un outil remarquable pour saisir l’intelligence du travail du conteur et les potentialités du conte pour acquérir une conscience de la langue. Nous passons donc cette journée à mieux comprendre ce genre et à en tirer les éléments opérationnels pour les futurs ateliers.
Les structures complexes de la narration, les logiques symboliques, la force des archétypes, l’image et l’inconscient, la gestion des vides, des personnages stéréotypes aux personnages complexes, le conte merveilleux et les rêves…
Mercredi Le conteur, sa poétique, ses images et son vocabulaire
Le conteur dit pour faire voir. Il suggère plus qu’il ne décrit et la plupart du temps, à partir du socle qu’il propose, chaque personne dans le public complète la narration avec ses émotions et ses images personnelles. Au-delà de cette intention, les mots, pour parvenir à cette dynamique, doivent être justes et la poétique extrêmement précise. Au cours de cette journée, nous analysons certaines paroles de conteurs, leurs spécificités et nous envisageons ce qu’elles peuvent éclairer sur le passage à l’écriture.
Le vocabulaire du conteur, la poétique du conteur, l’adresse spécifique au public, le conte un art de l’incomplétude…
Jeudi La technique narrative du conteur et la conscience kinésique de la langue
Les conteurs sont en contact direct avec un public et, de ce fait, leurs expressions, leurs mimiques, leurs énergies corporelles, leurs regards, leurs gestes… sont autant de signifiants que l’auditoire traduit inconsciemment pour compléter le sens donné par la narration. Comment faire alors quand le corps est absent, quand la feuille blanche ne dit ni le contexte dans lequel les choses ont été dites ni la façon dont le corps en témoigne ? Au cours de cette journée, nous abordons un des problèmes majeurs des personnes illettrées à savoir « écrire comme on parle », sans la conscience que le corps est absent et que le contexte d’énonciation n’est pas partagé avec le lecteur.
Le non verbal chez le conteur, analyse d’un corps parlant, comment compenser l’absence de corps, l’importance du contexte de locution, comment prendre en compte le contexte locutoire…
Vendredi Un répertoire disponible pour animer un atelier
La littérature orale est d’une grande richesse. Les genres qui la composent trouvent de nombreux échos dans la littérature écrite (mythes, épopées, légendes, contes, fables, chants…). Les animateurs, sans être des conteurs, doivent se munir d’un solide répertoire pour mener à bien leurs ateliers. Cette journée est donc consacrée aux diverses formes de mémorisation des conteurs traditionnels mais aussi à la découverte de différents récits dans l’immensité du répertoire.
Composer un répertoire de référence
- CONSTRUIRE UN ATELIER
A partir des acquis théoriques accumulés au cours des deux semaines précédentes, des applications concrètes sont alors envisagées. Au cours de cette semaine, sont partagées les expériences menées par le CMLO dans le domaine de la lutte contre l’illettrisme et des projets concrets pouvant être mis en application dès le retour sur le terrain sont élaborés.
Lundi Comment installer un atelier conte
Une des difficultés qui se pose dans ce type d’ateliers, c’est de faire accepter le conte comme objet de travail. Pour beaucoup de personnes, le conte est un récit enfantin et certains peuvent ressentir la demande comme dévalorisante ou régressive. Cette journée est notamment consacrée aux questions relatives à l'installation d'un atelier de ce type et au dépassement de ces a priori.
Installer un atelier conte, le choix du lieu, la fréquence, la durée, la continuité hors et dans les ateliers, la motivation, l’évaluation individuelle et du groupe, la place du dire, de l’écrire et du lire.
Mardi Construire un atelier en situation interculturelle
Aujourd’hui, les personnes fréquentant les ateliers de lutte contre l’illettrisme sont fréquemment issues de cultures diverses. Comment transformer ce qui pourrait être une difficulté en avantage ? Du fait du jeu des variantes dans plusieurs cultures, les contes, comme de nombreux autres genres de la littérature orale, peuvent être de vrais moteurs à une dynamique de motivation et d’échange de répertoires. Au cours de cette journée, nous abordons les différentes techniques qui permettent l’installation de ce type d’atelier.
L’interculturalité, la notion de variante, les mythes et les conceptions du monde, dire différemment le commun…
Mercredi Construire un atelier à partir d’une structure de conte : facétieux, sagesse, merveilleux…
Les différentes formes des récits de la littérature orale développent toutes des fonctions traditionnelles. Si ces fonctions sont connues, la forme la plus adéquate pourra être choisie en fonction de chaque cas particulier. L’atelier est alors adapté en fonction du type de récit choisi. Au cours de cette journée, est envisagé un atelier qui permet de mettre en valeur les divers genres et de comprendre les différents niveaux de langue.
Dire un mythe, une épopée, une légende, un conte facétieux, un conte de sagesse, un conte merveilleux, un récit de vie, le passage du dire au lire, le passage du dire à l’écrire
Jeudi La conscience du corps qui parle et du contexte d’émission de la parole
Comme il a été vu précédemment, la conscientisation du corps expressif qui manque dans le passage à l’écriture est un élément important dans la lutte contre l’illettrisme. Au cours de cette journée, sont abordées diverses techniques qui permettent de verbaliser ce corps expressif. On voit également comment cette conscience peut être traduite dans l’écriture et la lecture.
Ateliers de mimique, de gestuelle, d’états de corps, repérage des contextes, passage à l’écriture, repérage des états de corps dans la lecture
Vendredi Rédaction d’un projet d’atelier
Afin que cette formation puisse devenir un outil concret le plus rapidement possible, est demandé aux différents stagiaires, et ceci dès le début de la formation, de réfléchir à la rédaction d’un projet d’atelier sur une dizaine de séances. Au cours de cette journée, ces projets sont finalisés et une lecture critique est faite. Le projet doit être pourvu d’une grille d’évaluation.
Ecrire un projet, phaser un projet, construire une grille d’évaluation spécifique à un projet.
Bilan – Bibliographie