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MOTI 16 Archives et mémoires de l'immigration
30/31 octobre 2007


Combien de Français, d'origine immigrée ou non, sont-ils informés des travaux de la Mission de Préfiguration (de la cnhi), qui va fixer pour les générations futures l'histoire de l'immigration dans notre pays ?"

                                                                                                                                                             Pascal Blanchard

SOMMAIRE


Introduction

I De l'archive en général
Quelques repères
L'école des Chartes
Archives et archivistes
vérité et valeur de l'archive
Les enjeux de l'archive
Qui consulte les archives aujourd'hui ?
Archives et nouvelles technologies
Archives et idéologie nationale française

II. De l'archive de l'immigration en particulier
Archives de l'immigration et Cité nationale de l'histoire de l'immigration
CNHI, médiatisation et espaces politiques
Archives et oralité

L'enquête - La conservation
La mémoire, l'histoire, l'archive, le patrimoine   

Archives et ethnocentrisme
Spectacles autour de la mémoire orale et archives de l'immigration
N.B : Elisabeth Calandry et Dominic Toutain ont joué un extrait de leur spectacle Fil de Soie, Fils de vies monté à partir des souvenirs d'anciens éducateurs de vers à soie, d'ouvrières et d'ouvriers de la soierie.

En conclusion

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Introduction
L'histoire de l'immigration n'est considérée en tant que sujet à part entière que depuis peu. Elle n'a donc pas fait l'objet d'archives spécifiques. Cependant, depuis déjà plusieurs siècles, un archivage des mémoires de l'immigration s'est effectué de manière indirecte et dispersée. En effet, des documents relatifs à l'immigration, d'origines multiples et rarement rassemblés, se retrouvent à partir d'entrées diverses dans des centres d'archives locaux, départementaux ou nationaux. Ces archives constituant les mémoires de l'immigration sont connues des chercheurs contemporains mais demeurent difficilement accessibles pour les acteurs sociaux et les particuliers.
Notre intention était de questionner l'impact de ces archives sur la construction des représentations générant des comportements racistes et xénophobes, ou leur contraire.
Comment la difficulté du recollement et de la lisibilité des archives relatives à l’immigration peut engendrer des fantasmes et servir de point d’appui à des révisionnismes ou à des culpabilisations ? Comment des sujets aussi délicats que la colonisation sont-ils traités par les archives ? Comment les lacunes et les silences des archives peuvent-ils être aussi instructifs que leur abondance ? Quels sont les différents types d'archives ? Quelles lois interdisent l’accès à certaines archives, et pour quelles raisons ? Quelle est la position de la CNHI (Cité nationale de l'histoire de l'immigration) sur l’accessibilité des archives de l’immigration ? Quels projets sont actuellement en cours pour rendre accessibles et cohérentes ces masses d’information ?
Autant de questions qui ont guidé notre réflexion au cours de ces deux journées de travail. Parce que le CMLO a vocation à réfléchir sur l'oralité dans les sociétés occidentales et parce que l'on considère que chaque territoire a ses spécificités, une place particulière a été accordée aux archives orales et aux archives relatives à l’immigration dans le bassin alésien.

I. De l'archive en général

Quelques repères
On remarque déjà chez les Grecs la volonté de stocker du savoir. Au Moyen Âge, apparaissent les premiers stockages de pièces administratives par l'église. On conservait alors les pièces qui légiféraient, en rapport par exemple à la propriété. On peut également considérer les représentations picturales et symboliques comme faits d'archive : un tableau est une archive de la vision de quelqu'un sur une époque. Puis, la Révolution marque le passage d'une volonté de stockage religieux à une volonté de stockage laïque. L'archive administrative se met alors en place de façon plus rigoureuse.
Au XIX°, après plusieurs échecs sous Napoléon Ier, l'École royale des chartes est fondée par une ordonnance du 22 février 1821. Quelques années auparavant, les confiscations révolutionnaires ont amené dans les dépôts littéraires puis dans les bibliothèques des masses de livres qu'il faut traiter, cataloguer et donner à consulter. Parallèlement, l'engouement romantique pour le Moyen Âge invite à former des spécialistes capables de renouveler l'historiographie française, en se fondant sur les archives confisquées sous la Révolution : l'appréhension de l'histoire a changé et les érudits religieux (surtout bénédictins) ne sont pas à même de permettre au pays de renouer avec son histoire nationale. Aujourd'hui, les archives de notre société occidentale sont basées sur le cumul organisé de documents exploitables dans la gestion de la communauté. Les archives s'inscrivent dans un espace de régulation ; les archives servent la cohérence de la vie communautaire.
Les archives, là pour crédibiliser et justifier les actes présents, ne sont pas neutres politiquement. Elles révèlent toujours des idéologies et des intentions.
L'école des Chartes continue à former des archivistes et des conservateurs. Leur rôle s'inscrit dans la perspective de l'histoire. Ce sont eux qui choisissent de garder tel ou tel document. Et l'on sait que dès qu'il y a choix, il y a idéologie. Toute archive est donc politique, du moins idéologique. Les archivistes savent qu'ils ne peuvent pas tout garder, qu'ils "jettent" certains éléments parfois importants et qu'ils sont contraints de garder certains documents "pour réguler la société".

L'école des Chartes
La fondation de l’École des chartes correspond à la redécouverte de la civilisation médiévale par la première vague romantique. Envisagée par Napoléon Ier, elle fut créée par une ordonnance de Louis XVIII du 22 février 1821. Le but de la nouvelle institution était alors de former des jeunes gens capables d’organiser les dépôts de documents issus des confiscations révolutionnaires et de renouveler l’histoire nationale. En 1846 furent alors posées les bases scientifiques qui firent de l’École des chartes une institution à la pointe de la recherche historique, dont elle renouvela en profondeur la méthodologie durant plus d’un demi-siècle, et qui contribuèrent à doter la France d’un réseau d’archives servant de modèle à l’étranger. L’établissement a, au cours du vingtième siècle, adapté cet héritage au renouvellement des méthodes historiques et à l’évolution des métiers de la conservation, en créant par exemple de nouveaux enseignements prenant mieux en compte le traitement de l’image (histoire de l’art, des médias), l’archéologie et l’histoire contemporaine.
Les priorités actuelles de l’École nationale des chartes sont le développement des technologies numériques appliquées à la recherche historique et au patrimoine, l’élargissement de son public aux étudiants de master et aux adultes à la recherche d’une formation permanente et, enfin, le renforcement de son rayonnement international, notamment européen. (D'après le site de l'école des Chartes)
On voit là l'importance du contexte historique dans l'histoire même des archives. Il en détermine les orientations. Au 18°, on est sorti du religieux pour aller vers le laïque. L'école des Chartes constitue un modèle. Ses techniques se sont exportées. L'école des Chartes est la seule institution à avoir fondé une réflexion sur l'archive.

Archives et archiviste
Les archives sont constituées de manière officielle autour d'éléments tels que le recensement, les cahiers de police... L'archiviste est au service de l'institution et a pour rôle d'organiser cette "matière froide".
Le poids de la subjectivité étant connu, la déontologie de l'archiviste a un poids considérable.  Le rôle des archives est aussi de montrer la complexité.
L'archive est un lieu de la régulation. On ne constitue pas des archives pour la nostalgie mais pour l'avenir. C'est la volonté de traiter qui importe.
La question que se pose l'archiviste est "comment sélectionner et mettre en relation les éléments ?". C'est cette mise en résonance qui va faire sens. Le travail de l'archiviste est de relier un élément isolé au sens global.
Par exemple, par rapport à un même événement, ne pas considérer une note de préfet sans la note du syndicaliste. De toute façon, la vérité se situe dans un axe médian inaccessible.
L'espace temps est important dans les archives. Une lecture des archives avec la mentalité contemporaine est forcément fausse. Il faut envisager le contexte de l'époque. De même, on n'a pas encore assez de recul sur notre réalité environnante.
Les archives sont une tentative d'objectivation de l'histoire humaine, d'où leur complexité. Comment rendre lisible à ceux qui ne l'ont pas vécu constitue le travail d'archiviste.
L'archive est territoriale et chaque archive a une mission : Ville / Département / Région / Etat.
 
Vérité et valeur de l'archive
La technique de constitution et d'analyse des archives doit prendre en compte le fait que nous sommes des êtres de représentation (cf Kant) et que nous n'avons qu'une vision partielle du monde. Partant de là, la question de la vérité s'inscrit en faux au sein de la réflexion sur l'archive.
L'archive devient alors un projet, un support. Les archivistes sont au service de l'institution, ce sont des techniciens au service du politique. Ils servent la construction d'une cohérence sociale. Cela explique aussi la notion d'archives interdites : elles ne sont pas le fait d'une culpabilité mais leur ouverture au public serait problématique vis à vis de la régulation sociale. C'est pourquoi on n'ouvre pas les archives auprès de n'importe qui. Elles sont déclassées pour certains (doctorants par exemple) car on estime qu'ils possèdent la distance nécessaire pour ne pas être dans le parti pris. L'archive peut être dangereuse pour le groupe. Par exemple, les archives relatives à la guerre d'Algérie. De manière générale, on considère qu'il faut 50 ans de recul par rapport aux événements, ce qui correspond à peu près à la disparition de la génération impliquée. Pour être ouvertes, il faut que les archives soient dépassionnées.
L'archive ne dit pas le faux mais ne dit jamais la vérité pour autant car une représentation va éclore de l'exploitation par l'utilisateur. D'où le fait que l'on n'ouvre pas les archives à tout le monde. Tout ce qui est inaccessible est mythique. Donc il y a des archives à fantasme. Les archives sont donc objets de représentations.

Les enjeux de l'archive
On a vu que les archives entretenaient inévitablement une relation au politique et qu'elles étaient les garantes du temps et de l'histoire. Les archivistes ne s'occupent pas du passé mais de ce qui va se passer dans 50 ans. Ils gèrent les éléments trop conflictuels dans le présent mais nécessaires pour leur compréhension future. 
La manipulation est toujours possible et les archives peuvent dès lors être aussi bénéfiques que maléfiques. Ainsi, Hitler visait la destruction d'une race qu'il considérait comme "dangereuse" donc, pour la reconnaissance future, il lui fallait constituer des archives le démontrant. C'est aussi ce qui nous renseigne sur la monstruosité de la démarche. Cela est différent du cas de l'Espagne où les morts de la guerre civile ont disparu sans traces. Et l'on sait également les grandes perturbations quand il n'y a plus la trace familiale. Les chocs traumatiques perdurent sur plusieurs générations. Les archives sont d'autant plus demandées et exploitées qu'une génération va chercher à comprendre. La formation et l'information ont évolué. Après 1914, il y avait beaucoup d'illettrés. Aujourd'hui, les mutations sociales font que la demande est beaucoup plus construite, pressée et pressante. Les mutations sociales font que les archives sont de plus en plus sollicitées, notamment par rapport aux problématiques d'identité. Les archives se positionnent dans un processus social. Elles peuvent même constituer une sorte de thérapie pour un individu. 

Qui consulte les archives aujourd'hui ?
Les archives sont manipulées surtout par des spécialistes, sauf les recherches de généalogie. Là, ce sont des personnes qui ont souvent plus de 40 ans et qui éprouvent une envie de transmission. On est plus dans un souci de retisser l'espace familial qu'un espace communautaire global.

 
Archives et nouvelles technologies
Les nouvelles technologies, derrière une liberté apparente, sont largement régulées. On est beaucoup plus "fiché" depuis internet. Internet renvoie à la notion d'inflation. Le trop d'archives fait que les personnes ne peuvent plus détecter la bonne. L'inflation d'informations crée de la désinformation. Seuls ceux qui sont formés ont accès au savoir, les autres sont dupés par son illusion. L'outil internet est très intéressant à condition que les utilisateurs soient formés. L'accès direct et immédiat à l'information "tue" la presse qui cherchait à être dans le recul et la distance.
Dans cet espace, la surinformation devient le lieu du masquage. C'est comme si l'archiviste lâchait un visiteur au milieu de milliers de kilomètres d'archives.
Aujourd'hui, ce qui manque dans l'enseignement c'est l'organisation du savoir. On donne du savoir mais pas de manière organisée. Jusqu'en maîtrise, on brasse des connaissances sans intention précise. On pourrait enseigner dès la 6° la relation à l'archive. Cela existe mais sur initiative du professeur car ne figurant pas au programme.
 
Remarque à propos de l'idéologie nationale française
En France, on a surtout recherché l'unité, selon une idéologie patrimoniale. Les figures de Clovis et de Jeanne d'Arc sont signifiantes à ce propos. Ce sont des héros nationaux, des légendes unificatrices. Il y a un imaginaire unificateur sur l'espace national auquel la langue elle-même participe depuis François I°. Les archives s'inscrivent dans cet espace. L'histoire de l'immigration, elle, remet en question certains des idéaux constitutifs de la République. Dans ce contexte, quel sens revêt la création d'une cité nationale de l'histoire de l'immigration qui prône la mise en valeur de la diversité culturelle ?


II. De l'archive de l'immigration en particulier

"Cette démarche conduit d'une part à s'interroger sur le caractère spécifique, car longtemps illégitime, de l'histoire de l'immigration dans la société française et sur les moyens utilisés par la cnhi pour restituer ces passés douloureux. Elle oblige d'autre part à analyser le traitement de cette histoire au sein du musée et les débats qu'il a suscités" Anouk Cohen, Ethnologie française, Juillet 2007

Jusqu'au début des années 80, l'histoire de l'immigration n'existait pas en France en tant que champ spécifique à l'intérieur de la discipline historique (Noiriel 2005). Les archives de l'immigration elles-mêmes n'existent pas en tant que telles. Elle sont notamment constituées par le travail d'associations, dont "Génériques" à l'origine du Guide des archives de l'immigration et de la revue Migrance…
En octobre 2007, a été inaugurée la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration.

Archives de l'immigration et Cité nationale de l'histoire de l'immigration

Cette institution s'appuie sur un réseau de partenaires qui regroupe trois types d'acteurs : les acteurs institutionnels, les membres des associations et les scientifiques. L'enjeu est d'inscrire l'histoire de l'immigration dans une histoire commune fédérant les mémoires des français dans une mémoire partagée :

La Cité veut être un élément majeur de la cohésion sociale et républicaine de la France. Au-delà de sa fonction patrimoniale, elle a aussi un rôle important de producteur de culture et de signes. Ses missions principales sont donc des missions au long cours, dont les enjeux fondamentaux se joueront sur plusieurs années.
L’établissement public de la Porte Dorée - Cité nationale de l’histoire de l’immigration est chargé de rassembler, sauvegarder, mettre en valeur et rendre accessibles les éléments relatifs à l’histoire de l’immigration en France, notamment depuis le XIXe siècle et de contribuer ainsi à la reconnaissance des parcours d’intégration des populations immigrées dans la société française et de faire évoluer les regards et les mentalités sur l’immigration en France. (D'après site du cnhi)


La reconnaissance de l'Autre est une brèche ouverte dans un système d'unité nationale. On notera, dès l'abord, une possible ambiguité dans ce projet car l'on sait que l'idéologie républicaine ne favorise pas la mise en valeur de la diversité culturelle. D'ailleurs, certains acteurs engagés dans le projet, notamment politiques et administratifs, l'associent à une politique d'intégration. Des projets commémoratifs, comme la cnhi, permettent de recomposer la mémoire nationale, sans laquelle aucune identité collective ne serait possible. Ce projet, porté par Lionel Jospin au départ, se situe dans un endroit politique très fort.
D'où l'importance d'observer la vie de la cnhi. Le Ministre Brice Hortefeux a déjà mis en place une autre institution de recherche.
Au départ, la cnhi devait s'appeler musée de l'histoire de l'immigration en tant que reconnaissance patrimoniale. Le fait d'être rebaptisé cité nécessite de reconstruire une méthodologie archivistique contradictoire, interculturelle. La prise en compte d'un espace mémoriel est nouvelle.
 Quoi qu'il en soit, l'ouverture du CNHI est un tournant. Aujourd'hui, on a des archives de l'institution française face à l'immigration et la cnhi est une proposition de construire des archives spécifiques. Il y a nécessité de faire archive d'une nouvelle société française. Il faudra peut-être 10-15 ans de débats pour trouver une méthodologie efficace. Et durant cette période, il faudra être vigilant car les manipulations sont toujours possibles. Les associations ont un rôle à jouer. Il faut valoriser le travail de terrain. Etre acteur c'est aussi accepter le conflit.
Si la CNHI se veut le lieu d'un archivage dynamique, il y a le besoin d'une idéologie bien posée pour éviter toute manipulation. Et la question qui se pose est :
Comment faire une CNHI quand il n'y a pas une archive constituée dans cette optique là ? La cité aurait dû être créée sur un fond d'archives existant or inversement, elle doit créer le fond.
Les associations doivent être vigilantes à ne pas fournir à la cnhi une matière manipulable (exemple : une photo sans légende). Chaque association a donc un rôle à jouer. Il faut mettre des cadres pour éviter que la matière soit "trahie".

 
CNHI, médiatisation et espaces politiques

"Raconter l'histoire de l'immigration au sein d'un musée national constitue une nouveauté patrimoniale et un projet confronté, dans ses prémices, à un certain nombre d'écueils"
Anouk Cohen in Ethnologie Française "Quelles histoires pour un musée de l'Immigration à Paris

La démission des historiens du cnhi a peu été évoquée par les principaux médias télévisuels, de même que l'inauguration, comme si on voulait en faire un non-événement. A côté de cette information, la mémoire est submergée par un autre sujet. Ce mépris traduit-il une volonté de mettre hors-jeu la cité ?  La cnhi constitue un "poil à gratter" politiquement parlant et l'institution a du mal à s'engager dedans. En effet, c'est la mise en place d'un lieu du contre-pouvoir. Si les politiques ne sont pas venus à l'inauguration, c'est peut-être qu'ils se sentent exclus. Dans notre société où le protocole fait sens, on en mesure le poids.
Monsieur Toubon est le Président de la CNHI. Aujourd'hui, la CNHI se trouve en contradiction avec la création d'un ministère de l'identité nationale.
En ce qui concerne la démission récente des historiens à l'annonce d'un ministère de l'identité nationale, elle peut constituer un point d'ancrage au débat. Ces historiens veulent travailler sur l'histoire de l'immigration mais pas avec le poids de l'idéologie d'un état doté d'un ministère de l'identité nationale.
Dans l'avenir, les archives sur la cnhi ne garderont pas la trace d'un protocole géant lors de l'inauguration. Cette archive ne sera pas fade mais au contraire fera sens. Le poids populaire de la cnhi est très connu et pourtant il n'est pas passé par la communication de masse. Tout ce qui se fait sans communication n'est pas manipulable. Les règles de manipulation classiques ne fonctionnent pas. Tout ce qui est consensuel fait événement et l'archive de l'immigration ne l'est pas. Elle est plutôt conflictuelle. Reste à profiter de cet espace conflictuel pour faire bouger le débat.

Archives de l'immigration et oralité
L'écrit a longtemps été le fait des dominants. L'oralité a un statut dénigré par excellence dans une société de tradition écrite. Le statut de l'archive orale ne prend forme que dans la mesure où elle est matérialisée. (cf Le Goff, Zumthor). L'intérêt pour l'archive orale remonte au début du XX° avec des personnes comme Boyer ou Joutard en Cévennes (mémoires orales du protestantisme). Seul centre compétent dans la région : La MSH à Aix en Provence.
Comment conserver ce patrimoine là, faire en sorte qu'il soit conservé dans son oralité et pas conservé dans une forme écrite ?
Constituer une mémoire orale ne s'improvise pas  !

L'enquête


Mémoire orale : une personne va dire sa mémoire d'un événement, d'une période. Comme la mémoire n'est pas fiable, ce témoignage sera obligatoirement subjectif. Mais collecter requiert une technique qui prépare un devenir de cette mémoire orale en archive historique. (analyse, décryptage, conservation).
Histoire orale : confrontation de toutes les mémoires orales avec l'écrit pour en tirer un espace convergent ou divergent. On passe par la voix, l'oralité, la mémoire vivante. Aujourd'hui, les historiens revisitent les grands événements au travers des témoignages.
Il peut s'agir de témoignages directs mais en règle générale la mémoire en tant que telle ne vient pas toute seule.
On fait de l'archive car dans la confrontation de subjectivités, on recherche l'objectivité.
L'historien ou l'anthropologue doivent questionner de façon logique, d'où l'importance de la grille d'entretien : le collecteur va collecter en savant, non en ignorant. Il va interroger une mémoire profonde souvent non verbalisée. Le but est d'atteindre le "je ne savais pas que je le savais ça". Le piège est quand la personne écrit déjà sa mémoire : celle-ci sera travaillée, réfléchie, elle aura perdu sa sincérité immédiate.
Collecter est une technique : 2 heures d'entretien, c'est 10 heures de travail. On sait qu'on ne répond bien qu'à une bonne question.
Le travail de collecte est de trouver la bonne question. On a là un espace qui se prépare techniquement : il faut à priori pointer les grandes phases.
Le collecteur devra avoir une auto-éthique, c'est à dire savoir ce qu'il pensait du sujet avant de rencontrer la personne.
Il saura aussi tenir son carnet de terrain.
Que va se représenter la personne de ma question ?  Une question peut toucher l'intériorité, la fragilité. Il faut beaucoup de prudence avant, pendant et après. La relation humaine est fragile.
Quand on travaille sur la mémoire et qu'il y a eu rupture, on n'est jamais très loin de la psychanalyse. La déontologie du chercheur se résume à "Et après". Il faut être capable de gérer ce qu'on a déclenché. La mémoire orale est fragile et requiert une technique alors qu'on a l'impression qu'on peut la capter comme ça.
Constituer archive orale, c'est une méthodologie.
La Grille d'entretien 
1. Problématique (la problématique part d'un constat du présent ou de l'avenir. Il y a peu de travail mémoriel pour comprendre en quoi la mémoire joue sur le contemporain)
 2 Idées , émotions du collecteur sur le sujet (auto-analyse du collecteur) , auto-évaluation
 3. Mise en logique de la problématique : constitution de la grille / On pose les questions, surtout celles où l'on n'a pas de réponses. Puis on les reprend pour voir ce qu'il reste à savoir au prochain rendez-vous.

La mémoire n'accepte pas d'être toujours questionnée : on appelle "griller un terrain"  quand l'informateur a formaté sa mémoire ou refuse de recevoir d'autres collecteurs.

La conservation
L'archive de l'entretien ne sera intéressante qui si la cassette est analysée. Sinon, c'est inexploitable. D'ailleurs, la cassette ne sera acceptée que si elle est décryptée et analysée.
Ensuite, l'archiviste se saisit du tout et va commencer à traiter la cassette par rapport à la masse archivistique à sa disposition.
Par exemple, en France, l'histoire de l'immigration reste souvent liée à l'histoire de la colonisation et l'on a tendance à nier l'immigration européeenne. L'archive reflète un état de la mémoire à un moment. Elle participe de l'histoire des mutations et non d'une histoire figée. On ne sait pas comment sera exploitée l'archive mais on peut optimiser son exploitation.

Le silence de certaines familles issues de l'immigration, qui éprouvent parfois des difficultés à transmettre leur histoire, révèle toute la complexité et la difficulté du projet mémoriel et de sa construction.
Dans le cadre de l'immigration, un entretien en français avec une personne qui ne le parle pas ou par bribes requiert la présence d'un traducteur pour avoir la plénitude de la langue. Il est important de respecter la langue pleine, porteuse de sens.
Le bassin alésien est un terrain d'immigration avec beaucoup d'oralité et de mutations de représentations.
La langue, généralement considérée comme la preuve indiscutable d'une transmission bien effectuée, joue très souvent a contrario pour les parents qui en considèrent l'acquisition et la pratique, même domestique, comme un obstacle au bon apprentissage du français, et pour les enfants qui disent avoir honte, à la fois de leurs parents qui "ne parlent pas correctement le français" et de leur propre incapacité à communiquer, le cas échéant, avec leur famille au pays. (voir séminaire immigration en langue)
Les histoires migratoires individuelles des parents ne se transforment pas systématiquement en un objet mémoriel transmissible aux enfants.
En situation d'exil, la fracture spatiale et le retour impossible génèrent des discours et des pratiques relevant pour beaucoup de la nostalgie. Dès lors, le travail de transmission est soit ressenti comme vital soit comme vain.
Une mémoire morte est une mémoire figée dans le passé. Une mémoire vive décrit les relations actuelles entre les personnes présentes en y intégrant les personnes de passage.
La différence tient au sens de construction de la mémoire, du passé au présent pour les parents, du présent au passé pour les enfants. La mémoire vivante est ce sur quoi se joue et se fonde la mutation.

D'un point de vue anthropologique, les contes sont des archives orales et populaires constituant, de par leur nature, une sorte de contre-pouvoir. Les historiens qui ont adopté l'approche anthropologique ont posé le fait qu'une oralité pouvait être transmise sans l'écrit (voir Le Goff, Boyer) La mémoire orale est reconnue du bout des lèvres. Elle se présente souvent sous la forme du témoignage individuel d'une petite société qui n'avait que ce moyen de poser une parole. Mais la mémoire continue d'être reconnue comme élément subjectif.
L'historien est un archéologue avant tout. La notion de patrimoine est importante pour reconstruire l'histoire d'un peuple sans écriture. Dans nos sociétés contemporaines, on est dans la confrontation de peuples d'écriture et d'oralité. Comment inclure les archives d'un peuple qui n'a pas d'écriture ? (Voir Colloque des archivistes qui se tiendra prochainement à Montpellier "Les archives orales : bilan, enjeux, et perspectives")

La mémoire, l'histoire, l'archive, le patrimoine

Alors que l'histoire constitue une opération historiographique dont le caractère véritatif s'appuie sur une démarche scientifique contraignante, la mémoire renvoie à la volonté de ne pas oublier ce qui "est passé" en se nourrissant d'un savoir explicatif. L'une se veut connaissance, l'autre se situe dans le registre de la reconnaissance" idem
La difficulté de faire des archives de l'immigration est un élément idéologique qui est la reconnaissance de la diversité culturelle. La France est une société multiculturelle qui ne se reconnaît pas.
Aux Etats-Unis, on remarque que les archives, ou leurs silences, sont des espaces de régulation sociale avant tout. Par exemple, il n'y a pas d'archives sur le Vietnam aujourd'hui. La population a moins d'intérêt pour les archives, il faut dire aussi qu'il n'y a pas de cours d'histoire jusqu'en 1° pour les jeunes Etats-Uniens. Par contre, si l'on veut travailler sur les archives de la colonisation française, leur analyse est plus neutre. En France, l'histoire de l'immigration ou de la colonisation restent des espaces de la non-reconnaissance.
En ce qui concerne la "Lettre de Guy Moquet" dont le président a demandé la lecture dans les classes, il s'agit de l' exploitation d'un espace ambigu, non sans échos avec la loi de février 2005. Le problème n'est pas que tel ou tel fait existe ou pas, c'est qu'on ne doit pas l'enseigner isolément du contexte. C'est comme le patrimoine, il s'agit d'une sélection d'objets qui vise à donner un sens commun à tout le monde.
Le patrimoine, comme l'archive sont éminemment politiques : ils résultent de choix. Le patrimoine est une archive dirigée. Par exemple, tous les lieux de la Grand'Combe qui ont servi à accueillir l'immigration ont été détruits.
Lorsqu'ils racontent leurs souvenirs de la Sainte Barbe, les mineurs disent qu'il y avait beaucoup de cafés. On les a enlevés, comme tous les éléments qui faisaient mémoire.
Aujourd'hui, on remarque que les vieux mineurs idéalisent leur métier : ils créent un mythe et ne prennent pas en compte leur travail : ils sont donc les premiers censeurs.
Finalement, ils sont les premiers manipulateurs de mémoire. Leur autocensure crée le mythe du mineur. L'autosatisfaction, la nostalgie n'ont guère d'intérêts pour les institutionnels. L'Etat, en dépit de toute idéologie, finance des projets pouvant se confronter aux techniques scientifiques. Aujourd'hui, on note des réticences à financer les éléments mémoriels car il y a une sorte d'inflation.
La mémoire est toujours conflictuelle, dérangeante quelque part car elle connote l'émotion. Quand l'émotion est gérée par l'état, l'exemple de Guy Mocquet en témoigne, il n'y a pas de problème. Si c'est le contraire, alors elle est considérée comme chaotique. L'émotion est importante car elle est un lieu marqueur de mémoire, elle fournit des repères dans une vie, elle structure l'organisation mémorielle.
Le problème est que cet espace singulier est le lieu où se figent les peurs collectives, le lieu où l'autorité s'exprime.
En général, l'archive est froide. Elle est choisie hors émotion.
 

Archives et ethnocentrisme
Tout peuple est ethnocentré. Il existe donc une ambiguité "naturelle" dès que l'on s'intéresse à l'Autre. Tout peuple a besoin d'une mémoire collective pour créer une cohérence, un socle à partir duquel chacun va fonder ses propres représentations.
Identité et altérité sont indissociables. Face à cette question, deux comportements sont possibles :
- Le dogmatisme, autrement dit le refus d'une représentation de l'autre comme égal. C'est ce qui a donné lieu à des théories comme l'évolutionnisme qui confortent l'identité collective.
- L'acceptation de la diversité en tant que source de vérité. Il existe 4 grandes visions du monde (voir Par delà nature et culture de P.Descola, Gallimard, 2005) :
 les naturalistes, les animistes, les totémistes, les analogistes
Ces représentations vont régir des systèmes identitaires et des systèmes de représentation différents. Si on accepte la diversité, on remet en cause le dogmatisme, ce qui entraîne du désordre. On comprend mieux pourquoi un musée des archives conçu pour favoriser l'ordre établi aura du mal avec la diversité culturelle.

Problème des associations qui travaillent avec la mémoire et qui n'ont pas les techniques de l'archivage : leur travail va être transformé, manipulé car il n'y aura pas eu les cadres du travail, un peu comme une photo sans légende. Il faut fermer les champs possibles d'interprétation pour prévenir toute trahison.

Toutes les informations ne sont valides que si elles sont associées a d'autres éléments sur une thématique. Les espaces de catalogage vont faire archive. Ce sont les espaces de compétence de l'archiviste, plus ou moins de manière transgressive vis à vis de l'idéologie dominante.

Les archivistes ont l'habitude de travailler avec de la matière froide non émotive et non de prendre la mémoire comme un champ de l'histoire. Jusqu'ici la mémoire n'était pas considérée comme un espace informel. N'oublions pas l'influence de Descartes sur notre civilisation.

Spectacles et archives autour des mémoires de l'immigration.

Elisabeth Calandry et Dominic Toutain, conteurs, ont présenté un extrait de leur spectacle "Fil de soie, Fils de vies. Ils ont ensuite expliqué leur travail, de la collecte dans le Voironnais (où les soyeux Lyonnais ont "délocalisé" leur production au XIX)) au spectacle. Un patrimoine orale fabuleux nourrit ce spectacle.

Toute expression artistique est une tentative d'exprimer une part de l'humanité. Mais l'archive est là pour donner un sens à la globalité. Dans notre problématique sur l'immigration, en quoi et comment un spectacle autour de la mémoire peut-il devenir archive ?

Peut–on conjuguer la démarche des archives de police et des spectacles sur l'immigration ? Cela est possible si l'on conçoit le spectacle comme un lieu de mémoire. Or, l'artiste n'est pas  dans cet esprit. Derrière chaque artiste, il y a un parti pris, et ll devient dangereux quand il veut devenir historien. L'artiste est plus proche d'une remise en mémoire que d'une participation à l'histoire.

Au départ, les spectacles autour de la mémoire sont souvent des commandes. Les commanditaires ne savent pas toujours ce qu'ils veulent faire. Il y a toute une chaîne depuis le collectage jusqu'à la diffusion. Le problème en France est la diffusion. On ne sait jamais si un collectage va aboutir à un spectacle joué.

En ce qui concerne la posture de l'artiste, parler de restitution dérange. Il semblerait que restituer, c'est redonner ce qu'on détient indûment. Comme si l'artiste s'était approprié un bien qui ne lui appartient pas et qu'il devait le rendre. On lui demande d'être le révélateur d'une matière mémorielle. 

Beaucoup de migrants sont en rupture avec les chaînes de transmission sensible.
Dans l'immigration, la transmission pleine n'est plus vraiment possible.
Comment fait-on archive sensible ? Comment la force émotive d'un pays source peut-être encore transmise dans pays d'accueil ? c'est là que les artistes ont un rôle à jouer. Comment constituer ces archives émotives ? comment l'art peut-il être un espace de transmission ?
Il faut retrouver la plénitude de la transmission sensible.
On sait qu'une personne dont les enfants ne connaissent pas ni son pays d'origine ni ses codes va se taire car elle ne possède pas les outils pour transmettre.
C'est pareil pour les bâtiments dans lesquels on a vécu trente ans... Donc ce qu'on va demander aux conteurs est de créer un outil d'archive émotionnel.
Quand on demande à un conteur de faire de la collecte à l'occasion de la destruction d'un bâtiment, il crée un outil pour transmettre de la mémoire.
Le conteur pratique un art populaire. Le conteur est en rapport avec le public. Dans le cinéma, on fait un film pour un public imaginaire qui change alors que le conteur est celui qui change en fonction du public : il est dans le présent.
La convention unesco sur le patrimoine immatériel a désigné comme patrimoine les conteurs eux-mêmes. On est aussi dans la constitution d'archives, d'archives vivantes. Plus de 80 pays l'ont déjà ratifiée. Il s'agit d'un concept formidable car ce sont des espaces de transmission à préserver.
Le sensible permet d'aller lire la complexité du monde.
Comment faire archive avec ce sensible ? Toutes les archives ne sont pas disponibles pour tout le monde car les gens n'ont pas les codes. C'est pareil pour les contes. L'entrée dans le merveilleux est difficile. Il y a des codes de lecture à réveiller. Le sensible c'est le vivant et pour faire archive, on a besoin d'autres codes, de référence cette fois. (d'où l'importance du Aarne et Thompson par exemple)

En conclusion
Voici donc une trace écrite de la rencontre qui s'est tenue au cmlo les 30 et 31 octobre dernier dans le cadre du séminaire n°16 du projet MOTI.
Il est particulier de réfléchir sur les archives de l'immigration d'une part parce qu'elles n'existent pas en tant que telles et d'autre part parce qu'une institution est en train de se mettre en place – non sans débats -  autour de la reconnaissance de l'histoire de l'immigration. On retiendra le rôle de la mémoire orale dans ce processus, l'importance des techniques de collectage et ses exploitations possibles, scientifiques comme artistiques, non exclusives. L'archive sous ses différentes formes devrait aider à refonder une représentation beaucoup plus paisible et désamorcer le rôle de bouc émissaire des personnes d'origine maghrébine en France.

    

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