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Compte-rendu MOTI 19

Immigration et collecte de la mémoire orale


Ont participé : Zohra Aït-Abbas, Marc Aubaret, Fabien Cruveiller, Anne Dambrin, Geneviève Grivet, Ana Lazowski, Jean Miras, Marion Mouret, Ralph Nataf, Cathy Rouveyrol, Pierre Villa

SOMMAIRE

Introduction

- La problématique du séminaire MOTI
- La problématique de ce 19° séminaire
- Avant-propos         
- Rappels : collecte, oralité, mémoire, histoire, immigration.

I.  La préparation d’une collecte
- La problématique
- Les outils du collecteur : le carnet du collecteur, la grille d’entretien
- Le terrain ; le carnet de terrain
- La recherche d'informateurs

II. La collecte proprement dite
- L'entretien
- Pour mener un entretien
- L’écoute

III. Analyse et restitution
- Les décryptages
- La transcription et l'analyse
- La restitution : artistique, scientifique.

Conclusion








INTRODUCTION

 La problématique du séminaire MOTI

"Rechercher, au travers des paroles autochtones et allochtones émises sur un territoire limité, des témoignages oraux relatifs à la construction des représentations de l'altérité.  
Analyser, dans les paroles, l'influence du passé collectif, familial ou individuel transformé en éléments mémoriels.
Observer comment ces éléments mémoriels participent à la fondation d'identités collectives et individuelles et deviennent de ce fait des moteurs au refus ou à l'acceptation de l'Autre.
Etudier comment les spécificités territoriales (histoire, situation politique, contexte socio-économique…) peuvent influencer l'intelligence de l'altérité".

 La problématique de ce 19° séminaire

Faire ressurgir la mémoire de l'immigration s'avère complexe. De nombreux paramètres plus ou moins problématiques s'imposent et ceux-ci doivent être conscientisés : langue française parfois mal maîtrisée par l'informateur et absence de partage des repères spatio-temporels permettant la recomposition d'images mentales essentielles au contrôle de l'efficacité de la communication en sont l'illustration. Il faut également envisager les notions de mémoire douloureuse et de droit à l'oubli. Bref, prendre de nombreuses précautions est la condition pour réaliser correctement ce type de collecte.
Au-delà de l'acte de l'enregistrement, nous avons abordé la préparation de l'enquête et l'analyse des résultats. A également été traitée la restitution de ces résultats qui peuvent parfois s'avérer blessants pour les personnes concernées.
Les témoignages d’Ana Lazowski, de Zohra Aït Abbas, de Pierre Villa et de Jean Miras ont contribué à éclairer cette problématique.

Avant-propos :

Une méthode de collecte ne s’applique pas à la lettre. Chaque collecteur, en fonction des multiples paramètres que sont l’informateur, le contexte, le sujet, la problématique..., ajuste sa pratique. Toutefois, le présent séminaire a été l’occasion de baliser les grandes étapes du travail de collecte et de poser quelques principes inhérents à une collecte sinon réussie, du moins responsable.

Rappels :

- Une collecte s’organise autour de trois grandes étapes : la préparation, l’entretien et l’analyse. Avant, pendant et après, l'intention reste la mise en dynamique d'une mémoire profonde. Collecter revient à mettre en lisibilité, à structurer une mémoire. C'est à dire réunir des éléments mémoriels, les organiser, les objectiver pour en faire une matière disponible pour le collectif. Collecter, c'est donc avoir une intention, un projet et une problématique.

- L’oralité ici en question n’est pas à confondre avec l’oralisation (théâtre). C’est une image dite, exprimée. Il ne s’agit pas non plus d’amener l’informateur dans le concept ou la pensée mais bien plutôt dans la narration d’une mémoire profonde. C’est cette parole que le collecteur va chercher par sa technique.

- La mémoire n'est pas à confondre avec l'histoire, c'est une représentation de la traversée de l'histoire. La mémoire d’une personne se construit davantage par rapport à ce qu’elle voudrait être que par rapport à ce qu’elle est. La mémoire est orientée par le système de représentation des individus.

- La relation collecte / histoire
Ou comment s’articulent la « petite histoire » et la « grande histoire » ?
La grande histoire, c'est un cadre, un contexte à connaître si l’on veut comprendre les tenants et les aboutissants d’une situation, d’une parole singulière. Ce que l’on nomme la grande histoire donne un cadre à ce que la personne, l’informateur raconte. Ainsi, le régime Mussolinien et l’immigration italienne, la Retirada et l’immigration espagnole… A ces paramètres spécifiques de l’histoire des différents « pays sources », s'ajoutent les logiques, souvent industrielles, du pays d'accueil.
Collecter, c’est élaborer un outil qui va servir l'histoire collective, qui va contribuer à enrichir la constitution de la mémoire collective.
Ce qui intéresse le collecteur n'est pas la mémoire de l'événement mais l’informel. Or, l'on sait aussi que c'est l'émotion qui structure la mémoire et que l'émotion est un lieu de la "non-intelligence". D’où l’importance d’une technique de collecte.  

- L'immigration est un mouvement de population d'un "territoire source" vers un "territoire cible".
Aujourd’hui, la mémoire de l'immigration se met en place. On note beaucoup de bonnes volontés mais peu de technique. Comment éviter le fantasme ? Comment éclairer la complexité de cette situation ? Travailler sur l'immigration, c'est se confronter à des personnes qui ont quitté un pays source et qui vivent parfois un refus d'accueil par le pays cible.  L'immigration induit les notions de changement, de bi-culturalité, de départ, de renoncement, de rupture et de réminiscence. L'immigration, ce sont des lieux, des enjeux spécifiques, des codes, souvent en rupture, et une relation particulière à l'histoire (guerre, industrie…)
La collecte de la mémoire, notamment de l'immigration, demande beaucoup de rigueur, de préparation, de "conscience de l'inconscient". Respecter l’informateur, c’est respecter sa complexité mais c’est aussi respecter le droit à l'oubli, le refus de mémoire.

Lorsqu’il entreprend une collecte, le collecteur ne peut pas rester dans l'anecdotique car la personne, l’informateur, peut avoir l'impression que sa complexité n’est pas respectée. Or, tout humain est complexe et la reconnaissance de son intelligence passe par la prise en compte de cette complexité.  


I. Préparation d’une collecte

La première étape est bien de déterminer  un sujet de collecte. Ce sujet peut se confondre avec ce que l’on nomme la problématique de la collecte. Une problématique « a priori » est dès l’abord posée de manière précise tout en restant évolutive.

1/ La problématique

Elaborer une problématique, c’est se fixer un objet -restreint- à éclairer. Selon la discipline qui guide la démarche, les objectifs ne seront pas les mêmes :
- En sociologie, sont mesurées les mutations en train de se faire.
- En ethnologie, le travail porte en général sur une communauté. L'ethnologie est souvent convoquée pour un rapport. Les appels aux ethnologues de la part des politiques remontent à une quinzaine d'années. L'ethnologie crée un regard sur l'autre qui risque toujours d’être récupéré. Le cadre ethnologique part toujours du "aujourd'hui" afin de nourrir des problématiques contemporaines.
- L’anthropologie se reporte à l'humanité.

Choisir un informateur se fait dans l'intention d'obtenir un éclairage optimal sur une problématique.  Le collecteur se fait donc une parole autour de la collecte pour partager, reformuler sa problématique auprès de personnes qui ne sont pas forcément dans l’intellect.

Un sujet, une problématique ne peuvent être mis en collecte qu’en relation avec un territoire déterminé, deux voire trois en cas de situation d’immigration. La connaissance nécessaire de ce territoire est variable selon les sujets.

Enfin, le collecteur vérifie lorsqu’il choisit une problématique si elle n'a pas déjà été traitée ou si un autre chercheur n'est pas déjà sur le terrain.

Les outils du collecteur : carnet de collecteur, grille d’entretien

Avant d’entreprendre une collecte, la 1° personne qu’interroge le collecteur est lui-même : Que sais-je ?, Qu'est ce qui me fonde ? Où en suis-je par rapport à la problématique ? Cette introspection, consignée sur son carnet de collecteur - sorte de journal intime - est la première étape, préalable et inévitable, de l’organisation de son questionnaire.
Cette introspection, conjuguée à des questions d’intention du type « Que veux-je faire ? Comment je questionne l'autre ? » permet au collecteur de ne pas se piéger lui-même dans une position ethnocentrée, de ne pas ramener en temps d’entretien l'informateur à sa façon de voir le monde. Avoir une technique de collecte, c’est notamment de ne pas influencer les réponses et savoir canaliser une mémoire.

Ensuite, l'élaboration d'une grille d’entretien se fait en visant les espaces de la quotidienneté, de l'informel. Une grille d’entretien sert à réfléchir aux formulations qui permettront ensuite d’orienter l’échange en évitant de passer du « coq à l’âne » ou d’être dans l’incohérence.
La grille est un guide pour atteindre une mémoire profonde, elle donne une cohérence à l’entretien. La grille est donc un outil central de la collecte.
La grille d’entretien n’est pas obligatoirement une liste de questions à lire en présence de l’informateur, mais plutôt un outil qui permet de repérer des logiques déductives efficaces pour amener l’informateur dans une mémoire profonde.

L’élaboration d’une grille peut se diviser en 5 étapes : le collecteur couche ses impressions ; il met en place des stratégies pour obtenir des réminiscences cohérentes ; il révise la grille en relation au terrain concerné ; il fait une pré-étude de ce qui a déjà été écrit ; il élabore une 1° grille définitive ou de référence.  

Le terrain

Chaque territoire a son histoire, ses caractéristiques propres qui sont souvent fondatrices de façons d'être et d'agir, de communiquer et d'accueillir, mais aussi de s'approprier et de charger symboliquement la terre.

Avant de collecter, le collecteur cherche donc la cohérence du terrain. Pour organiser sa connaissance d’un terrain, pour comprendre ce qu’il se joue sur un territoire, il peut, par exemple, cheminer d’une analyse du géologique vers une étude du social.

Après le géologique, le collecteur peut ainsi étudier l’inscription de l’homme dans son cadre naturel, un cadre naturel qui bien souvent lui fournit les supports du transcendant et les objets de la reconnaissance identitaire. Car les hommes construisent les valeurs symboliques sur ce qui les environne.
Etudier la géologie, aborder l’histoire, voir les espaces de loisir, chercher les moteurs symboliques s’effectue dans le but de comprendre ce qui agit et fait agir les hommes sur un territoire donné.

Ce sont ces informations qui remplissent ce que l’on nomme le carnet de terrain, toujours joint au support d’enregistrement de l’entretien. C'est le lieu des renseignements latéraux. Pour être scientifique, toute démarche est explicitée : d’où le carnet de terrain car le processus est aussi important que la matière trouvée. Ce sont ses structures repérables qui confèrent au travail de collecte une valeur scientifique.

Lorsqu’il s’agit de travailler sur un sujet en relation à l'immigration, cela engage la prise en compte d'au moins 2/3 espaces : pays source, espace de transit, pays cible. Parmi les difficultés de la collecte de la mémoire de l’immigration, est récurrente la non-connaissance du pays source de la part du collecteur. Mais cette non-connaissance peut aussi concerner le "pays cible". Par exemple, à Alès, le collecteur peut se demander ce qu’il connaît du protestantisme, des réseaux, de l’histoire minière…

La recherche d'informateurs

La recherche d’informateurs se fait généralement au cours de la reconnaissance du terrain. Cette part de préparation est toujours difficile à évaluer en temps et à chiffrer en cas de devis. Le collectionneur repère, observe et trouve la personne en mesure d’éclairer au mieux son sujet. Ce ne sont pas toujours les individus bavards qui sont les plus intéressants. Collecter, c’est aussi savoir aller chercher une parole plus profonde qui ne s’exprime pas toujours au premier abord. Les « muets », les gens discrets ont souvent de bonnes qualités d’informateur. On trouve ce type de personnes aussi bien dans une maison de retraite que dans un bistrot, sur les marchés, les bancs publics…

Dans les premiers entretiens informels, le collecteur est un faux-naïf. Il est censé ne rien savoir mais a suffisamment d’informations qui lui permettent de rebondir.


II. La collecte proprement dite

L'entretien

Le propre de l’entretien est d’être une rencontre entre deux ou plusieurs individus visant à solliciter une parole particulière. L'entretien d'ethnologie ne se fait pas à partir de questions figées. Le collecteur ne s’informe pas directement sur le sujet, il fait d’abord « connaissance ». Une heure d’entretien demande en général une heure et demi de présentation informelle.


Un entretien, c'est un contrat, un contrat d’abord moral : « pour qui et pour quoi faire », deux règles élémentaires de transparence.
En ce qui concerne les règles de déontologie, elles peuvent se résumer en deux mots : "Et après", autrement dit qu'est-ce que le collecteur laisse après son passage ? La question de l’éthique est variable selon les sujets. Mais il n’y a aucun objet neutre. Et l’entretien, parce qu’il sollicite une parole, n’est jamais très éloigné de la psychanalyse.
Parce que la collecte est un contrat tacite entre un collecteur et un informateur, plus le collecteur est clair dans sa démarche, plus l’informateur peut l’aider.
Le collecteur commence par expliquer ce qu’il cherche. Bavard dans un premier temps, il devient ensuite silencieux et dans le meilleur des cas muet.

D’un point de vue juridique, toute parole est un droit privé. Plusieurs types de contrats préétablis ont été présentés à titre d’exemples au cours de ce séminaire.   

Que collecte t-on ? L'espace de la narration car le but de la collecte n’est pas l’explication, le concept, la pensée. Le piège du collecteur est de se laisser embarquer dans des réflexions. Toutefois, sa technique de collecte, sa grille d’entretien doivent normalement lui permettre d’amener la parole de l’informateur sur l’autoroute de l'expérience vécue, de la mémoire profonde.

La collecte d'une parole individuelle comporte aussi le risque de devenir un lieu de la décharge possible. Quand le collecteur sent que l’entretien glisse dans l’intime, il peut avoir recours à un questionnement très concret.

Dans la relation à l'immigration, le traducteur n'est pas un intermédiaire toujours positif. C’est d’ailleurs souvent préférable que le collecteur reformule. Et Quand la personne n'arrive pas à dire une chose dans sa complexité en français, plutôt que de choisir une formulation maladroite, le collecteur préfère lui faire dire dans sa langue et traduire ensuite.
 Travailler sur l'immigration, c'est se confronter à des personnes qui ont quitté un pays source et qui vivent parfois un refus d'accueil par le pays cible. La technique de collecte consiste à toujours commencer par interroger le pays source. D'où venez-vous ? Qu'y faisiez-vous ? crée un climat propice à l’entretien par une prise en compte de la complexité de l’individu.

Dans la relation interpersonnelle, on sait que le non-verbal occupe une place importante (cf Hall, La Dimension cachée). Les cogniticiens disent que la musicalité, le rythme ne constituent que 40% de la parole. C’est dire si la corporéité est importante.  Lors de l’entretien, le collecteur peut prendre des notes sur la posture de l’informateur pour ensuite éclairer l’analyse.  

Pour mener un entretien

Le contexte dans lequel se déroule l’entretien (cuisine, café, en présence d’autres personnes…) a une importance significative que le collecteur considère.

En ce qui concerne le magnétophone, le collecteur parvient généralement à le faire accepter simplement. Pour cela, le mieux semble être qu’il explique le rôle de cette « seconde oreille » et qu’il l’oublie lui-même, d’où l’importance qu’il connaisse bien son matériel.

Pour réussir son entretien, le collecteur sait se poser, prendre du temps, ne pas négliger la notion de retour, éviter l'urgence, ouvrir le questionnement pour amener l’informateur sur ce que l'on nomme "l'autoroute" de la parole.

Interroger les 5 sens de l’informateur lui permet d’éveiller la mémoire profonde. Cela favorise le récit de l’expérience. Le collecteur sait aussi que tout individu ne dit pas sa vie mais ce qu’il ressent être dans le tissu social. (cf Kant)

Dans le cadre de l'immigration, le collecteur garde en tête que beaucoup d’objets de réminiscence sont absents. Le droit à l'oubli est toujours à son esprit pour jamais être violenté.  

Au cours de ce séminaire, ont également été abordées les notions de questionnaire directif, non directif, semi-directif, notions parmi lesquelles le collecteur navigue pour adopter la plus pertinente.  

Enfin, lorsque la phrase « Je ne savais pas que je le savais » est prononcée par l’informateur en fin d’entretien, le collecteur la considére généralement en tant qu’indice d’un entretien réussi.

L’écoute
L’entretien, c’est aussi et surtout une technique d’écoute sur le moment et a posteriori.
L’entretien doit être un moment de « plaisir » pour l’informateur, un moment où peut se construire, se structurer sa mémoire. Car le collecteur est un guide pour entrer dans des images mentales intérieures.
La qualité d’une parole se vérifie lors du retour sur bande. Après écoute, le collecteur comprend mieux où sont les difficultés à énoncer, les réticences.

Il existe des techniques d’intervention : le contrepoint, la relance, le soutien, le silence

Il existe aussi des attitudes non facilitatrices de la parole de l’informateur :
- La réponse d’évaluation ou de jugement moral (qui consiste à faire référence à des normes, à des valeurs : mise en garde, approbation, désapprobation, invitation à penser de telle ou telle manière.)
- La réponse interprétative (qui apporte une interprétation au sens de l’explication générale ou qui consiste à accepter le point de vue de l’autre comme étant bien naturel.)
- La réponse investigatrice (qui consiste à poser des questions pour obtenir des confidences jugées indispensables. Questionner est bien sûr nécessaire mais cette attitude ne doit limiter l’expression du sujet par des interventions trop orientées.)
- La réponse solution au problème (qui consiste à donner à l’interviewé une idée pour sortir de la situation)


III. Analyse et restitution

Les décryptages
Décrypter, littéralement "faire sortir de la crypte", c'est aller chercher du sens, ramener du sens, de la conscience : ce n'est pas transcrire mais dire ce qui est "sous".
Pour parvenir à cela, le collecteur s'adonne à des décryptages intermédiaires. Il s’agit de compléter les notes, de consigner les espaces non-verbaux. Cela s’avère généralement très rentable à terme. En cas de demande institutionnelle, il est très important de penser à considérer dans le devis ce temps de retour sur le travail effectué car il est essentiel à la réussite du projet.  

La transcription et l'analyse

Avoir une capacité d'analyse, c'est savoir appréhender une mémoire individuelle pour analyser le collectif, tirer les cadres servant de moteur.
Il y a toujours la question des répercussions qui est engagée. La transcription demande une grande prudence quant-aux partis pris dangereux et aux positionnements "ethnocentrés". Les collectes peu ou pas assez techniciennes sont exposées à des risques de pillage de la parole recueillie.
 

La restitution (expositions, livres, films, spectacles…) pose la question du "comment on redonne au public ce que l'on détient indûment", c'est à dire la parole d'une personne.
La notion de mise à distance, via l'artistique par exemple, devient alors importante.
La restitution s'articule autour des notions de "rendre lisible" et de "comment on en fait un lieu d'histoire ?"

- La démarche artistique est souvent une mise à distance. L'acte artistique permet de se libérer du poids de la parole donnée.

Deux témoignages ont illustré cette démarche artistique :
-Zohra Aït Abbas a expliqué le montage de son spectacle « Comment j’en suis arrivée là » à partir d’un travail de collectage auprès  des « mères et grands-mères maghrébines arrivées en France dans les années 50-60 » pour accompagner ou rejoindre leurs maris.
- Ana Lazowski, conteuse, a abordé quant à elle un autre type d’immigration, celle des intellectuels polonais non francophones ayant fui Varsovie dans les années 60 pour venir travailler en France. Elle a commenté les ruptures et la relation à l’histoire, les relations à la terre d’origine des différentes générations et a évoqué un projet de spectacle sur ce sujet à partir d’une collecte.

- La restitution scientifique.

Accompagné de deux membres de l’association Amitiés et échanges Mauguio-Lorca dont Jean Miras qui a offert la narration d’un extrait de sa vie de républicain espagnol résistant,  Pierre Villa est venu présenter son ouvrage La guerre civile espagnole et la Retirada paru en 2006. Ce travail s’appuie sur des travaux d’historiens et des récits sur la II° république espagnole, sur la Guerre Civile et sur l’odyssée des réfugiés républicains en France.

Pour prétendre à une restitution scientifique, la première règle est de ne jamais être seul juge de son propre travail. Un conseil scientifique est l’instance idéale.
Surtout, pour prétendre à une dimension scientifique, le collecteur mentionne les cadres de son travail. Un travail de recherche ne sera validé que si le processus est lisible.
D’où l’importance du carnet de terrain. Le collecteur met ainsi réellement au service du collectif son travail. De telle sorte que si un jour quelqu'un veut poursuivre son entreprise, il aura toutes les données de sa démarche.
L'indexation et le respect des normes sont les conditions à l’exploitation future du travail. Beaucoup de sources ne sont d’ailleurs plus exploitables car ce travail-là n'a pas été fourni.
Enfin, le collecteur indique normalement toute la bibliographie ainsi que tous les documents annexes qui ont alimenté et nourri la complexité du sujet.


CONCLUSION


La recherche MOTI repose sur quatre concepts essentiels que sont la mémoire, l’oralité, le territoire et l’immigration. Ce 19° séminaire a été l’occasion d’une nouvelle articulation de ces 4 notions puisqu’il s’est agi de la collecte de la mémoire orale de l’immigration sur un territoire délimité.
Collecter est aujourd'hui un lieu de la matière mémorielle mise à disposition du collectif et de l'institutionnel. L’oralité est de plus en reconnue.
Le « comment faire » et le « Pour quoi faire » s'avèrent donc très importants car de nombreuses personnes sensibilisées à la mémoire collective ou familiale souhaitent sauvegarder des paroles ou des objets témoins d’une vie, d’une période, d’un événement ou d’une identité culturelle…Ce travail est louable et ce travail peut s’avérer nécessaire. Mais pour que ces collectes deviennent réellement utiles, qu’elles soient considérées comme une archive exploitable par les chercheurs dans le présent et l’avenir, elles doivent répondre à certaines qualités que la passion ou d’autres paramètres oublient parfois. Certains types de collectes peuvent réveiller chez les informateurs une mémoire douloureuse qu’il faut soit avoir appris à éviter, soit à gérer. A cette règle de déontologie, s’en ajoutent d’autres qui, une fois respectées, évitent bien des déceptions.
Ce séminaire a permis l’articulation de cette problématique générale de la collecte avec les spécificités d’une histoire migratoire. En ressort quelques interrogations, notamment sur la mise en rupture de ce qui fait la vision du monde d’un individu et sur sa propre capacité à rendre la capacité à chacun d’exprimer la complexité du monde.

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