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MOTI 21
Mémoires  familiales  et immigration

Compte rendu provisoire



Introduction et problématique

I.    La famille

a.    Un groupe social
b.    Définition
c.    Les liens d’union
d.    La filiation
e.    Les mutations
f.    Le champ des représentations
 
II.    La mémoire familiale

a.    Une fonction de transmission
b.    Mémoire familiale et société traditionnelle
c.    Mémoire familiale et expérience migratoire
d.    Mémoire familiale et identité

Conclusion



Introduction et problématique

La mémoire familiale est complexe car elle est la résultante d’une quantité de processus de transmission concernant un groupe d’individus, organisé autour d’une cellule souche, connue ou inconnue, et développant son histoire dans un jeu permanent d’alliances. Cette mémoire, comme toutes les mémoires, n’est pas immuable et chaque individu la recompose en choisissant, dans le corpus disponible des éléments matériels, sensibles, affectifs, symboliques… ceux qui seront indispensables pour construire une représentation de sa place au cœur de ce groupe. Que se passe-t-il quand le groupe est, pour de multiples raisons, dans une difficulté de communiquer régulièrement avec les autres membres de la famille et qu’il ne dispose plus que d’un corpus mémoriel tronqué ? Les familles ayant un passé en relation avec l’immigration peuvent être dans ce cas. C’est à leurs modes de constitution mémorielle et aux conséquences de leurs mutations que ce 21ème séminaire s’est attaché


Qu’est-ce que la mémoire familiale ? Quel est le rôle de chaque membre de la famille dans le processus de transmission ? Quels sont les éléments extérieurs qui contribuent à l’élaboration de la mémoire familiale ? Comment chaque membre réélabore une « néo-mémoire » adaptée à ses besoins ? En quoi la rupture avec la chaîne traditionnelle de transmission peut-elle influencer la mémoire collective ? Quels sont les réaménagements des mémoires familiales  observées dans le cas d’une famille en relation avec un parcours migratoire ? Quels sont les effets positifs ou négatifs d’un affaiblissement de la transmission de la mémoire familiale ? Existe-t-il des processus de transmissions mémorielles propres à des familles en situation d’immigration ?…
Autant de questions ayant guidé notre réflexion. Il ne saurait être question ici d’apporter des réponses définitives.


I. La famille

a. Un groupe social.

La sociologie de la famille est une des branches de la sociologie. Son objet d'étude concerne aussi bien les composantes que les évolutions de cette institution. La famille constitue une unité élémentaire fondamentale de la vie en société dans le sens où elle permet une large part de la reproduction sociale. Il s'agit souvent du premier groupe dans lequel les individus se socialisent et apprennent à vivre en société. La famille est aussi une unité de base dans le cadre duquel sont réalisées une grande part de ces opérations quotidiennes essentielles des individus que sont leur nourriture, leur repos, leurs loisirs et, enfin, leurs activités sexuelles. Dans les siècles précédents, il s'agissait aussi de l'unité qui permettait l'essentiel des activités de production, qu'elles soient agricoles, artisanales ou commerciales. Constater que ce rôle a fortement diminué dans les sociétés modernes montre à quel point la famille est en constante évolution et en interaction permanente avec le mouvement historique.

b. Définition

De façon contemporaine, on peut définir la famille comme l'articulation des liens d'union, de parenté et de gémellité. Cette définition de la famille en tant que fonction permet de ne pas préétablir le contenu d'une famille : aujourd'hui une famille ne prend pas nécessairement son origine dans le mariage, elle peut réunir des gens de même sexe ou des recompositions de famille.
La famille est à la fois un groupement et une institution sociale (au sens de ce qui fonde le lien et des représentations sociales préexistantes)

c. Les liens d’union

Claude Lévi-Strauss note dans Le Regard éloigné (1983) que « dans toutes les sociétés humaines, la création d'une nouvelle famille a pour condition absolue l'existence préalable de deux autres familles, prêtes à fournir qui un homme, qui une femme, du mariage desquels naîtra une troisième famille, et ainsi de suite indéfiniment. [...] Une famille ne saurait exister s'il n'y avait d'abord une société : pluralité de familles qui reconnaissent l'existence de liens autres que la consanguinité, et que le procès naturel de la filiation ne peut suivre son cours qu'intégré au procès social de l'alliance ».

Différentes règles organisent l'alliance dans la société traditionnelle. Elles sont variables selon les objectifs que chaque société souhaite atteindre :

    * pour favoriser les échanges sociaux entre groupes, on peut obliger un individu à trouver son conjoint à l'extérieur de son propre groupe social (village, famille, clan, tribu) : c'est la règle d'exogamie.
    * pour renforcer la cohésion sociale d'un groupe, on peut à l'inverse obliger un individu à trouver son conjoint à l'intérieur de son propre groupe social (aristocratie, groupes religieux, castes) : c'est la règle d'endogamie.
    * pour faciliter la transmission d'un patrimoine ou pour le rendre plus important, on peut même recourir aux « mariages arrangés » grâce auxquels les parents utilisent l'union de leurs enfants pour atteindre leurs propres objectifs économiques ou sociaux.

Le mariage « n'est pas, n'a jamais été, ne peut être une affaire privée », comme le dit encore Lévi-Strauss ; il était et reste motivé par des préoccupations d'ordre culturel ou économique : chez les Baruyas (société tribale de Nouvelle-Guinée), la richesse est un principe d'échange matrimonial et, dans de nombreux pays, la dot est une coutume encore largement répandue (dans cet échange de biens entre deux familles, soit l'épouse est dotée par sa famille, soit l'époux est tenu de donner un bien à sa femme ou à son beau-père).

d. la filiation

La filiation est la reconnaissance sociale de liens entre individus qui descendent les uns des autres. Mais si toute société reconnaît la filiation, certaines lui accordent plus d'importance que d'autres et toutes ne la définissent pas de la même manière.

En France, trois types de filiation sont reconnus : la filiation légitime (enfants nés de parents mariés), naturelle (couple non marié ) et adoptive. Dans les sociétés modernes, la mémoire généalogique est relativement courte car elle dépasse rarement les trois générations. Nous lui accordons peu d'importance car la position sociale d'un individu dépend davantage de son métier que de sa parenté.

Au contraire, dans les sociétés traditionnelles, la filiation tient un rôle d'importance. Certaines sociétés se servent de la filiation pour élargir le choix des partenaires, en excluant une des deux lignées de la parenté. Dans les systèmes matrilinéaires (Trobriandais dans le Pacifique occidental, Indiens Hopi dans l'Arizona), seul le lien mère-enfant est reconnu, et c'est le frère de la mère (l'oncle maternel) qui élève les enfants et détient l'autorité sur eux. Le mari n'a qu'un rôle de géniteur, et les enfants de sa sœur n'ont pas de lien de parenté avec les enfants de sa femme : ils pourraient donc se marier entre eux (alors qu'ils seraient cousins dans notre propre société). La filiation est dite patrilinéaire lorsque seuls sont reconnus les parents du côté du père. Elle est dite indifférenciée quand la parenté est transmise des deux côtés.

Le mot famille est donc ambigu. La composition familiale est dépendante d’une société.

e. Les Mutations de la famille

Le XX° siècle a été le théâtre d’importantes mutations sociales (industrialisation, administration…). L’exode rural a eu pour corollaire l’explosion démographique du monde urbain. Aujourd’hui, un nouveau phénomène s’observe, celui des néo-ruraux. 

Le monde traditionnel continue de se caractériser par un attachement à la terre. Les notions de patrimoine bâti et de patrimoine terrien y sont essentielles. On fabrique l’aîné, autrement dit celui qui sera le plus apte à assurer la relève. Et cela peut se retrouver aussi bien dans l’Aubrac qu’au Maghreb.

En 1970, les revendications féministes ont eu des conséquences sur la notion de famille en occident. Conjugué à l’urbanisation et à la mondialisation, cela a donné lieu à une multiplication des types de formes familiales. La confrontation à cette multitude de formes familiales « modernes » peut s’avérer troublante pour qui vient d’une société traditionnelle. L’arrivée des femmes dans le monde du travail a également eu des conséquences sur les mutations de la famille.

F. Le champ des représentations

Cette mutation des formes familiales s’accompagne de cadres. Ainsi, la grossesse gérée -l’ « ivg » - peut apparaître comme un sacrilège pour certains membres issus de sociétés traditionnelles. Ce sujet répercute une confrontation idéologique au niveau des représentations de la femme, de la natalité, de la famille...
Nous avons également pointé au cours de ce séminaire le fait que le centre de la famille occidentale est l’enfant alors que dans les sociétés traditionnelles, on valorise l’ancien.
L’image du couple dans la famille s’en voit transformée.

Dans le cas de l’immigration maghrébine en France, le père a souvent perdu ses prérogatives. Ainsi, a été évoquée l’autorité de certains frères envers leurs sœurs et noté le paradoxe entre certaines filles pouvant être interdites de s’occidentaliser par des frères qui eux-mêmes tendent vers l’occidentalisation. 

Au cours de ce séminaire, nous avons également rappelé que la communauté – dont nous avons fait l’étude au cours d’un précédent séminaire - recouvre à la fois des enjeux économiques et des enjeux moraux.
On a ainsi vu que la tradition religieuse est un espace moral, donc de comportement, auquel s’ajoutent des cadres juridiques, des espaces de l’enseignement, de la transmission.
Les notions de mutation et d’adaptation familiale dans l’espace migratoire ont pu être interrogées à partir de ces paramètres.
On a également rappelé dans ces considérations autour de la notion de communauté que l’immigration peut être synonyme de lieu de passage et de transition d’une société traditionnelle où le groupe est important à une société où on peut se retrouver complètement isolé.

II. La mémoire familiale

a.    Une fonction de transmission

La mémoire familiale sert généralement à restituer l’ensemble des liens généalogiques et symboliques qui unissent l’individu aux autres membres d’une famille à laquelle il a conscience d’appartenir. Il s’agit de conserver et de transmettre tout ce qui permet d’entretenir l’identité du groupe familial, tout ce qui valorise un certain « esprit de famille » : une généalogie, des distinctions familiales puisées dans l’histoire de ses différents membres, des habitudes et des rites, dont l’espace des transmissions (repas familiaux...)… L’individu utilise cette mémoire pour intérioriser et renforcer un sentiment d’appartenance collective. Par cette fonction de transmission, la mémoire familiale sert de ralliement, sinon à une norme collective, en tous cas à une même appartenance. Le travail de la mémoire est souvent commandé par le projet d’une continuité intergénérationnelle à respecter.

b.    Mémoire familiale et société traditionnelle

Un des enjeux de la mémoire dans une famille traditionnelle est de relater la cohérence d’un schéma.
Dans la structuration même de la famille traditionnelle, il y a une part non négligeable faite à l’autorité dans la famille. Dans la notion de transmission mémorielle, quelle est la parole qui fait autorité ?
En règle générale, dans les sociétés traditionnelles, le père transmet le social, la mère le familial. On peut donc retrouver des choses très sexuées dans les transmissions. Ainsi la mère va transmettre tout ce qui est semence, élevage et même cueillette. Dans les sociétés traditionnelles, aller chercher de l’eau pour la nourriture, le lavage, c’est féminin. Ces codes ne sont pas intelligibles immédiatement. Le côté féminin est lié à tout ce qui va toucher l’enfance et/ou la petite enfance. La mère est régulatrice des codes de la famille à l’intérieur.

La mémoire elle-même n’est pas transférable sans codes. Ainsi, elle demande souvent l’autorisation des anciens et il faut savoir que dans beaucoup de sociétés traditionnelles, la question est une impolitesse.
Ce sont des champs qui demandent une grande vigilance car on se confronte à la transgression et à la mutation des codes.

c.    Mémoire familiale et expérience migratoire

Bien entendu, toutes les migrations ne sont pas équivalentes entre elles. Certaines sont particulièrement douloureuses ou ambivalentes, comme l'émigration algérienne au lendemain de la guerre d'indépendance. On a conscience qu'il n'est pas toujours aisé de transmettre la mémoire d'une telle expérience.
De plus, les familles immigrées accèdent plus difficilement à leurs lieux d'origine, aux aïeux, à l'histoire de la migration elle-même. Le cas des familles algériennes est typique. Les lieux où elles ont habité, tant en Algérie qu'en France, n'existent souvent plus : bidonvilles, cités de transit rasées dans les années 1980 ; barres HLM implosées dans les années 1990….
Donc, en ce qui concerne les familles maghrébines plutôt défavorisées en France, le réseau familial, s’il semble continuer à préserver la valeur symbolique des relations au pays, ne semble les actualiser que peu. Le réseau familial se recomposerait alors conjoncturellement : la famille au pays d’accueil, celle qui est proche concrètement, quelques familles de la communauté d’origine et souvent aussi de la communauté musulmane, ainsi que des voisins…Il est notable que les affiliations culturelles (la langue d’origine et l’identité religieuse par exemple) se trouvent mixées avec des affiliations locales plutôt sociales (les familles de la banlieue, du quartier) Il semblerait que ces familles s’identifient plus à leur quartier qu’à leur pays d’origine ou qu’à leur société d’accueil. C’est alors ce quartier qui fournit les éléments des réseaux familiaux en recomposition, tout en axant leur partie symbolique sur le rapport identitaire à la communauté musulmane d’origine.

Mais le secret d’une transmission réussie ne se joue pas seulement dans l’intimité des foyers. Encore faut-il que ces pratiques trouvent un écho dans la société, soient valorisées et non pas dénigrées dans l’environnement extra-familial.

d. Mémoire familiale et identité

Plus ou moins présente, la mémoire familiale participe à la construction de l’identité personnelle et sociale de chaque individu. C’est aussi une présence qui nous habite et qui se rappelle à nous à partir d’images, d’impressions et de sensations (odeurs, sons, voix, plaisanteries, objets, recettes…) Voir à ce sujet le séminaire sur la mémoire sensitive.
Ainsi, dans le cadre de l’immigration maghrébine en France, les parents ont tendance à retourner au pays pour entretenir un lien et par besoin de conserver une partie de leur identité. Ce faisant, ils emmènent leurs enfants chaque été avec eux. Mais ces derniers sont nés et ont été socialisés en France. Il ne s'agit pas pour eux d'un retour, mais plutôt de vacances. Les perspectives des deux générations sont donc différentes.
La mémoire familiale de migration remplit, dans le même temps une fonction de perpétuation du passé et de construction de nouvelles identités. Elle précise la manière dont chacun va définir sa position par rapport à sa famille et restituer l’histoire qui l’a porté. S’y organise une mise en scène de l’existence de l’individu, entre restitution d’une histoire collective et reconnaissance d’une destinée propre et unique, qui façonne l’identité de chacun.

Ce séminaire a également été l’occasion d’un rappel sur la technique de collecte du récit de vie.

Conclusion

La fin du siècle dernier a marqué le point de départ d’un renouveau du monde rural et l'ébranlement des équilibres traditionnels. Le resserrement des familles autour du couple et des enfants a accompagné une mutation de la mémoire vers l'individu et ses souvenirs personnels. La mémoire familiale est celle d'un groupe concret, enracinée dans les personnes et les expériences vécues en commun, ancrée dans les prénoms et les positions individuelles au sein des liens de filiation. Cette mémoire singulière de la famille d'origine avec les notions, images, sentiments et règles de fonctionnement qu'elle véhicule s'estompe quand un individu quitte sa famille pour en former une autre.  Lors d’une naissance, on peut noter un renouement avec la parenté mais de manière générale les jeunes parents se donnent peu à peu une mémoire propre, inscrite dans les conceptions familiales de leur époque.
Ce séminaire sur la mémoire familiale aura donc aussi été l’occasion de pointer les transformations des systèmes familiaux.




Ce compte rendu a été nourri par les éléments bibliographiques suivants :
 
Anthropologie de la famille et de la parenté / Robert Deliège – Armand Colin, coll. Cursus -  2006

Souvenirs d'enfance, mémoires familiales et identité in L’horizon de la culture : hommage à
Fernand Dumont / Denise Lemieux (http://www.bibl.ulaval.ca/doelec/pul/dumont/fdchap14.html#SECDLEM.6)

"Souvenirs de familles immigrées" - Entretien d'Ayoko Mensah avec David Lepoutre- Ayoko Mensah-Africultures-n°68 (http://revuesplurielles.org/php/index.php?nav=zoom&no=36&no_article=10003)

    

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