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Compte rendu de séminaire
 
Mémoire du corps
 
 
Alès les 8 et 9 février 2007[1]
 
 
 
Tour de table :
 
Marc Aubaret
 
Mme Bourgeois Souazik : Infirmière, ayant réalisé une thèse de doctorat sur le sang.
 
Anne Dambrin
 
Geneviève Grivet
 
Deux aides soignantes à domicile.
 
Patricia : psychomotricienne
 
Benoît Morge : étudiant en philosophie.
 
Annick : Professeur de gymnastique
 
 
 
(pour l'introduction récupérer les notes de Anne)
 
 
  
 
Le corps culturel,
 
Annick (professeur de gymnastique)
« Nous vivons dans une société dans laquelle pour vendre on va érotiser les jeunes filles. C’est une nouvelle culture qui nous écrase, dans laquelle on est, alors soit on fait avec, soit on devient ermite[2]. »
 
Marc
« Je crois que cela dépasse le côté marchand, bien qu’il soit un élément à prendre en compte, au même titre que la manipulation de la société. Je pense qu’on ne peut être manipulé que s’il y a autre chose derrière pour que cela puisse fonctionner.
Ce qui m’intéresse par rapport à notre sujet de l’immigration, c’est comment quelqu’un qui arrive d’une société traditionnelle où l’on porte encore le voile, et qui se retrouve dans une société où le corps de jeune filles est complètement érotisée, là c’est l’inverse, la stigmatisation est des deux côtés. Il peut y avoir des stigmatisations qui font qu’on se replie sur soi et que l’on refonde une communauté pour vivre dans une poche fermée au milieu de quelque chose qui nous agresse. Il peut y avoir des espaces de réactivités inverses.
Je pense qu’il faut bien voir que le contact de cette transgression pour certains, la libération pour d’autres, qu’est-ce qui se joue réellement ? Comment ces jeunes filles qui sont dans cette normativité du corps érotisé ne vont pas pouvoir comprendre les jeunes filles voilées, en train de s’enfermer complètement sous un vêtement. Donc là aussi il y a des interactions qui seraient intéressantes à pointer : jusqu’où cela va dans la répulsion, dans l’agressivité, dans la création d’image, d’un côté comme de l’autre ? Toutes ces tensions sont importantes à détecter, il y a des processus de stigmatisations qui se mettent en place. On peut construire un refus de l’autre au travers d’une image qui est construite par la société, sans s’en rendre compte. On va désigner l’autre comme « un autre que moi », ou comme un « pas comme moi ». C’est le nerf du racisme en général, la peur de l’autre.
 
Anne
« Qui plus est, les adolescents sont particulièrement sensibles à la ressemblance avec l’autre. »
 
Marc
« J’ai travaillé l’anthropologie avec des élèves de troisième, et les professeurs me disaient que ce phénomène commence de plus en plus tôt, dés la sixième. Ce qu’il faut voir aussi, c’est ce que cela engendre comme problèmes familiaux, car les traditions posées par les représentations du corps ne sont plus les même d’une génération à l’autre. Mais si l’enfant adopte le cadre normatif vestimentaire parental il peut se trouver rejeter au niveau de son groupe au collège, sa classe.
 
Tous ces éléments engendrent des stigmates : en fonction du vêtement que je porte, je suis désigné comme celui qui est complètement ringard, ou l’inverse. Donc on est bien dans un espace où la culture devient le corps culturel. La mémoire du corps qui est transmise dans l’histoire familiale, l’histoire communautaire est un lieu du conflit au sein d’une société.
 
Benoît
« Moi ça me fait penser à une jeune étudiante avec qui je me suis entretenu sur ce sujet. Elle vient d’Algérie, et on peut dire qu’elle a fuit son pays, mais elle a aussi et surtout fuit une société traditionnelle avec un poids très forts de ce côté-là. Et en même temps, elle ne comprenait pas le comportement de ces jeunes filles françaises d’origine algérienne qui portaient un voile, elle n’arrivait pas à comprendre ça parce qu’elle avait fuit le carcan qui lui imposait, entre autre, de couvrir son visage. Et d’un autre côté, elle rejetait complètement le côté « femme objet » de la société française, ou occidentale. Donc, elle ne savait plus sur quel pied danser. Cette situation provoque un clivage chez ces personnes, qui peut se traduire par une sorte de dédoublement de la personnalité. »
 
Une des sœurs
« Enlever le voile cela ne doit pas être facile quand on a toujours été voilé. »
 
Benoît
« Non, et puis quand on a fait le choix de fuir cette oppression et que l’on retrouve des gens qui pour s’affirmer portent le voile, on ne comprend pas cette attitude, donc on devient étranger avec ses propres frères, et en plus le pays d’accueil ne correspond pas non plus aux attentes, donc cela va vraiment créer un nœud. »
 
Marc
 « Oui et cela c’est quelque chose que l’on rencontre très souvent sur le terrain, on sent très bien cette espèce de dualité, ou de bascule. De temps en temps on est d’un côté, de temps en temps on est de l’autre, mais en réalité on n’est ni dans l’un, ni dans l’autre. Il s’agit plutôt d’un espace médian qui n’est pas confortable, de toute façon.
 
Une des sœurs
« C’est bizarre parce que moi des fois j’aimerai bien porter le voile, pour ne pas qu’on me voit, moi, mon physique. C’est vrai. »
 
Anne
« Vas en Arabie Saoudite. C’est une expérience. » Rires
 
Une des sœurs
« Et bien peut être oui, ou en afghanistan. »
 
Anne
« Mais tu ne pourras pas te promener seule, il faudra que tu sois accompagné en permanence par un tiers, ou ton frère. »[3]
 
Marc
« Non je crois que de toute façon au niveau de tous les signifiants on est dans des choses très fortes. Une fois sur un séminaire, il y avait une personne qui arrivait du Bénin, et qui était là depuis un an. Elle avait monté une association mais de la même façon qu’elle l’aurait créée au Bénin, ie, en mettant l’accent sur la religion chrétienne. Elle est arrivée là en disant « Mais je ne comprends pas, les gens ne s’impliquent pas. » Alors on a essayé de lui expliquer que la religion en France était devenue un lieu de l’intime, et plus un lieu du communautaire.
 
Il y a beaucoup d’endroits de « non compréhension » de ce genre aujourd’hui, c’est comme s’il y avait des reliquats de structures transmises par les familles ou autres et qu’en même temps coexistaient des volontés de rupture. Cette situation est ambiguë parce que d’un côté il y a la volonté de transgresser tout ce qui peut l’être, et en même temps on éprouve le besoin de reconstruire des structures, certainement parce qu’on sent très bien que le chaos total n’est pas vivable. C’est un drôle de désir, et il est vrai que les personnes issues de l’immigration, se retrouvent pris dans cet entre deux, avec une accélération du temps. Cette idée rejoint les propos de Mr Chaouite, la majorité des migrants sont issus de milieu paysan, communautaire (en général le village c’est la famille) et évoluent dans une culture d’oralité et se retrouvent « bazardés » par avion dans une ville, ie. , un milieu urbain, où il n’y a plus de communauté, où la langue est différente, et les repères sont écrits (et non oraux). Au niveau psychologique, il y a un éclatement et donc nécessité de tout reconstruire, mais avec une mémoire du corps qu’il faut aussi réussir à gérer, car elle nous rappelle à l’ordre tout le temps.
 
Corps de migrants (entre mémoire et interculturalité),
 
Mme Souazik
[p4, -4min19] « Mais il faut également considérer que les primos arrivants ont face à eux des gens issues de l’immigration (deuxième, troisième génération) qui vont remettre le voile… et qui les jugeront s’ils ne le portent pas. C’est cela qui est complexe, il y a la fois le regard du français moyen, plus le regard de ceux qui devraient être proches. Pour avoir côtoyer des familles marocaines, j’ai rencontré de jeunes femmes qui faisaient des études, et ne mettaient le voile que quand elles faisaient leurs prières, la seule chose qu’elles s’imposaient, c’était de ne pas porter de vêtements trop sexy par respect pour leur père. Elles vivaient la chose de façon très simple, et pour elles, quand elles sont arrivées ici, elles ne comprennaient pas ces femmes qui s’obligent à porter le voile en permanence. Elles qui viennent du bled, ne comprennent pas ces jeunes filles qui font du voile un objet d’esthétisme, un moyen de rassurer les garçons aussi. Car c’est un moyen de drague aussi, j’ai pu constaté que des copines remettaient le voile pour plaire à des garçons qui considèrent que seules les femmes voilées sont épousables. J’ai connu une fille qui était très engagée dans la libération de la femme, elle avait subi un mariage forcé, Suite inaudible avec mon casque, nécessite un ampli.
 
Derrière il y a la fois des histoires personnelles et culturelles, c’est toujours une interaction par rapport à la personne que l’on rencontre, à celles que l’on veut séduire, à celles dont on se protège. Mettre un voile c’est aussi répondre à la volonté d’avoir un corps qui ne soit pas toujours sexué, on a parfois aussi envie d’être neutre. Alors si le port du voile devient un « type », cela complexifie encore un peu la situation. »
 
Marc
« Notre travail doit permettre de rendre lisible cette complexité. Pour commencer il faut éviter de partir depuis des choses trop simplistes, et donc il nous faut démonter certaines idées reçues. »
 
Mme B
« C’est un langage mais qu’il y a-t-il derrière ? Ce n’est pas monolithique même si on a l’impression que ça l’est. En fait il y a des choses très complexes, là vous avez expliquez la situation par rapport à la Grand Combes dont je ne connaissais pas l’histoire. Alors personnellement ce qui m’avait choqué, c’est qu’au même moment, il y avait une crèche vivante réalisée à l’école maternelle de mes enfants, et cela ne gênait personne. »
 
Anne
« J’ai travaillé avec une jeune collègue d’origine Algérienne qui avait fait des études à Montpellier. Quand elle est revenue travailler à la Grand Combes, il n’était plus question pour elle de rentrer dans un bistrot ; elle s’est remise à pratiquer le ramadan ; elle fumait mais en cachette…Petit à petit elle s’est réadapter. »
 
Mme B
« Il y a un besoin d’appartenance, la question étant à qui et à quoi ? »
 
Marc
« C’est un phénomène reconnu par les recherches sociologiques, la communauté est indispensable pour le primo arrivant. Le passage d’un monde à l’autre nécessite un espace de transition, c’est pour cette raison qu’on fait appelle à la communauté. Que font la plupart des touristes quand ils voyagent ? Ils ne vont pas chez l’habitant. Quand ils sont dans un pays lointain, ils se regroupent pour pouvoir être entre eux et ne pas être trop dépaysés. Cette attitude est déjà manifeste dans le tourisme. En ce qui concerne l’immigration c’est pareil, à un moment donné il est nécessaire de trouver des lieux médiateurs. Et donc la communauté est souvent indispensable pour pouvoir faire ce travail. Parfois j’entends des discours qui voudraient qu’il y n’ait plus de communauté, cela m’est difficile à admettre. La communauté est un espace d’identification, et ce n’est pas quelque chose de facile que de se sentir isolé en permanence au sein d’une masse.
 
Tout cela est très relatif. Nous pouvons tirer quelques grands traits, mais il y a une multitude de cas particuliers. Notre travail consiste à repérer les endroits où les gens ont pu résoudre ces problèmes de stigmatisation pour comprendre comment ils ont pu fonder leur bien être. Il y a des personnes qui vivent très bien leur mixité culturelle, leur biculturalité ou leur interculturalité. »
 
Anne
« Oui mais maintenant plaçons nous du côté des allochtones, comment font-ils pour accepter l’interculturalité ? Ou plus exactement acceptent-ils l’interculturalité ? »
 
Marc
« Le gros problème pour l’autochtone c’est sa résistance. L’autochtone réside sur un espace transmis en permanence, sans qu’il n’y ait eu de changement considérable, exceptés ceux de la société. Dans ce cas, son territoire correspond à un espace de mutation lente et logique, bien qu’elle soit de moins en moins lente. Quoiqu’il en soit il y a quelque chose qui se joue dans une globalité. L’allochtone arrive dans un espace qui représente une rupture avec ses traditions, avec la vie qu’il composait dans sa société. En l’occurrence, l’autochtone possède une culture très particulière, bien qu’elle se présente de façon multiple elle aussi. »
 
Corps normatif et corps fantasmé,
 
Mme BS
« En même cette culture du corps est très ambiguë parce qu’il va rejeter chez des choses qui le dérange chez l’autre, sans prêter attention au fait que l’on retrouve les même éléments dans sa propre culture. Et puis il y a aussi le fait que notre propre société se cherche, alors l’autochtone « se refait un santé » sur le dos de l’autre[4]. Par exemple, par rapport au population du Maghreb, souvent nous disons qu’ils méprisent la femme, mais notre mode qui fait de la femme un objet, sur un mode asexué et qui impose ces critères anorexiques correspond à un masculin neutre qui n’est pas du tout une image de femme mais une construction faite d’un fantasme des hommes qui veut gommer la part féminine des filles. Les corps fantasmés, comme celui de la poupée Barbie, ne sont pas vivables, ils sont anti anatomique. Nous sommes dans une négation complète du corps de la femme qui au final revient au même résultat que ce que l’on reproche aux autres, le mépris de la femme. Mais ce mépris est beaucoup plus… moins évident. Et puis, cette façon de pensée n’est pas sans conséquence, certaines femmes ne supportent plus leur propre corps parce qu’il n’est plus dans la norme. Ce mal être (anorexie, boulimie, recours à la chirurgie esthétique…) vient de la puissance de négation du masculin sur le féminin.
 
Je prendrai même un autre exemple, au niveau de l’enseignement scolaire du sport, au nom de l’égalité, on demandera aux filles de faire du rugby, mais on ne demandera pas aux garçons de faire de la danse. On pense qu’il est possible de nous dégager de certains préjugés en appliquant des principes, comme celui d’égalité, mais en pratique, dans nos esprits ces préjugés subsistent de façon plus ou moins dissimulée. Quand nous proposons aux filles de faire du rugby, nous oublions à quel point nous sommes formatés par ce désir de masculin neutre, ce corps asexué. Et le message délivré aux garçons n’est pas meilleur puisqu’il revient à penser « tu vas perdre ton sexe si tu fais ce que font les filles. » Cela ne va pas sans poser quelques problèmes. »
 
Marc
« La relation au corps scolaire est très importante. Le travail des enseignants consiste aussi à imposer un cadre normatif. Ils sont chargés de la formation du normatif au sein de l’école. »
 
Mme B
«  Donc nous sommes choqués par ce que l’immigrant va nous renvoyer comme représentation de la fille, alors que nous, de façon implicite, sommes dans le même délire. C’est ça qui est difficile parce que même en le disant, je ne sais pas ce qu’il faut proposer à la place. »
 
Marc
« Personnellement, mon axe idéologique consiste à réintroduire de la conscience dans tous ces schémas collectifs afin que chacun puisse choisir.
 
Mme Bs
« Quand on a un corps qui est construit de soi, on pense qu’on est en train de faire quelque chose qui va exploser ….(inaudible) au niveau du corps. Ce qui est important c’est d’avoir conscience de ce que l’on dit et de ce que l’on fait. La plupart des gens de la mode veulent que leurs créations soient mises en valeurs. C’est comme si le corps n’existait pas. C’est d’ailleurs cela qui est paradoxal, nous avons l’impression d’être dans un monde qui ne s’intéresse qu’au corps (avec tout un commerce qui s’organise autour de ce corps) mais en réalité c’est un corps fantasmé. Cette attitude c’est un adieu au corps, et ce qu’il faut bien comprendre pour nous qui vivons avec ces représentations c’est ce qu’elles posent comme problème pour les personnes issue de l’immigration. Nous avons du mal à imaginer le gouffre qui est là parce que nous même nous nous cherchons, et sommes dans une phase de mutation par rapport à cela, et justement nous allons utiliser l’autre pour nous trouver nous même. »
 
Marc
« L’autre devient le bouc émissaire de nos propres enjeux. »
 
Corps mécanique,
Geneviève
« Le corps devient également virtuel au niveau de la médecine. De plus en plus l’imagerie médicale remplace l’examen clinique. »
 
Mme B
« Nous pouvons réaliser des opérations à distance. »
 
Geneviève
« Ce progrès technique gomme le corps lui aussi. »
 
Mme B
« Dans le milieu hospitalier, le corps qu’on accepte est le corps virtuel, qu’on ne touche pas. »
 
Marc
« C’est un corps fantasmé. »
Patricia
« Corps imaginaire ! »
 
Marc
« Non le corps imaginaire c’est encore autre chose, parce qu’on peut le construire. A partir de l’imaginaire tu peux reconstruire un corps. »
 
Patricia
« Mais si c’est un corps imaginaire parce que la télé médecine traite le corps organe, des morceaux de corps, ce n’est pas le sujet. »
 
Marc
« C’est un corps mécanique. »
 
Patricia
« La clinique traite le sujet. On te touche et on te fait parler. Dans l’enseignement de médecine, on passe de moins en moins par le corps, on passe par des CD Rom, il y a une distanciation entre le médecin et son patient. »
 
Marc
« C’est vraiment quelque chose qui nous effraie. On en arrive jusqu’à ne plus embaucher sur un entretien mais sur consultation de la carte génétique. »
 
Pause déjeuner
 
[D1P14]
 
Le corps du musicien,
 
Marc
« J’ai fait du violon pendant presque dix ans, et quand j’écoute un violon, la première chose qui retient mon attention ce n’est pas la mélodie mais la vibration que le violoniste donne à son instrument. Je suis d’abord dans une relation directe avec la vibration avant même d’écouter la musique. Cette attitude est devenue un réflexe. Quand on commence l’apprentissage d’un instrument à partir de l’âge de cinq ans, on est fondé sur des espaces qui ne sont pas intellectuels. Le corps devient un espace ( NB : ? phrase auto interrompue, proposition : sensitif). Il y a beaucoup d’articles sur le corps du musicien. (NB : faire une biblio).
 
Annick
« Par rapport au danseur aussi, la vibration est très importante en danse. En danse traditionnelle ou moderne, on sent bien cette vibration, cette harmonie. »
 
Marc
« Et les danses traditionnelles sont toujours relative à un quotidien, comme le travail. Il y a quelques années avec une équipe nous avions filmés des gens battre au fléau, et pour battre en compagnie de huit personnes au fléau, si on ne veut pas s’assommer, il faut chanter. Et ce chant on le retrouve ensuite dans des danses traditionnelles, il devient un référent rythmique. C’est là qu’on s’aperçoit qu’on a perdu un système, ie, qu’à un moment donné ce qui faisait la force d’un chant, d’une danse traditionnelle, c’est ce que c’était quelque chose qui était ancré dans le corps aussi bien dans la pratique que dans la loisir, la détente et le besoin de faire communauté.
 
On est dans le fait de ce qu’on retrouve dans la plupart des sociétés de tradition orale, ie, l’économie du récit. Je créer un récit qui dit plusieurs choses en même temps parce que je n’ai pas les moyens d’archiver, il faut que ma mémoire puisse tout garder. C’est pour cette raison que la littérature orale constitue un trésor fabuleux, on y trouve des récits qui sont dans l’économie absolue pour dire la complexité du monde, parce qu’il faut les mémoriser et qu’ils puissent servir toute ne vie. Pour moi on a affaire à une autre forme d’intelligence. Notre société occidentale est une société de l’écriture, ce qui fait que l’on a dilaté le savoir : on accumule de l’archive, et cela devient tellement complexe que dans une vie on ne pas en lire le millième, même le cent millième. Dans une société de tradition orale, on nous donne les textes fondateurs dés l’enfance. Ceux sont des textes structurant que l’on va développer dans le sens tout au long de sa vie. Donc on a deux systèmes opposés mais qui ont tous les deux à traiter de la complexité du monde.
 
Geneviève
« Oui alors justement est-ce qu’un des problèmes auxquels nous sommes confrontés ne correspond pas au fait que les nouveautés qui se mettent en place excluent la richesse des choses qui avaient aussi un rôle ? »
 
Marc
« Elles ne devraient pas. »
 
Geneviève
« Elles ne devraient pas mais c’est cela qui se produit de fait. »
 
Mme B
« On diasait que la télévision serait la mort du livre, mais ce n’est pas vrai. »
 
Geneviève
« Oui mais sur le fait qui nous intéresse aujourd’hui qui est l’intégration par le corps, c’est quand même quelque chose qui à l’heure actuelle a beaucoup disparu et qui est d’autant plus grave qu’on pense pouvoir l’intégrer par l’intellect. Or je pense qu’« un livre de cuisine ne vous remplira pas l’estomac ». Et le problème vient du fait qu’aujourd’hui on pense que le livre de cuisine est suffisant. »
 
Marc
« Moi je crois que ce qui nous manque aujourd’hui, et c’est pour cette raison que les sociétés de tradition orale peuvent nous apporter quelque chose aussi, ceux sont les moyens de mettre en place une structure lisible pour qu’une personne puisse organiser tout ce qu’elle apprend. Bien sûr je ne pense que ce soit la panacée à tous nos problèmes. Mais par exemple, chez les Samo du Burkina Faso, la comptine racontée à l’enfant de trois ans est déjà inscrite dans le mythe fondateur qui sera révélé lors de l’initiation. C’est vraiment l’économie totale mais, l’objectif consiste moins à donner du savoir qu’à donner une structure qui puisse permettre d’organiser tout ce qu’on apprend.
 
Ce que nous avons perdu de notre côté ce n’est pas le savoir mais la structure pour l’organiser. Quand on fait de la recherche on apprend que ce qui est essentiel ce n’est pas le savoir mais la structure que l’on met en place, la logique motrice que l’on appelle hypothèse ou problématique. Quand la problématique est bien fondée, au bout d’un moment si elle est juste, le savoir va servir à étayer et à fournir un regard sur le monde qui sera singulier, mais cohérent. Aujourd’hui le tord de l’enseignement est de distribuer le savoir sans ne rien dire de la structure. Autrement dit nous avons du savoir mais nais nous ne savons pas quoi en faire.
 
Benoît
« Non nous ne savons pas quoi en faire, mais en plus, nous donnons ce savoir comme s’il avait toujours été, sans expliquer les conditions de son apparition, son ancrage à une pratique, ou à une pensée. Nous vivons dans un monde … il suffit d’aller en boîte de nuit, je ne pense pas les gens aient conscience de ce qu’ils font lorsqu’ils dansent. Nous n’avons pas- phrase interrompue. »
 
Marc
« Mais nous ne sommes pas au même endroit de la danse de toute façon. C’est toujours un espace de l’identification mais comme nous l’avons dit, il s’agit plus de donner une image et de soi que de participer à la construction du groupe. Nous sommes dans des espaces de mutation qui correspondent à l’individualisme qui est en train de se créer puisque nous avons besoin d’être reconnu non pas comme membre d’un groupe mais comme individu.
Aujourd’hui la danse est devenu à la fois un lieu d’expression, du défoulement, mais c’est surtout un lieu où l’on va être identifié vis-à-vis des autres dans la masse. Je dirai même qu’on est identifié comme un anonyme.
 
MmeB
« La boite de nuit est un peu à l’image de tout ce que l’on vit, en résumé, dans tout ce bruit on n’arrive pas ce comprendre. Et effectivement on a tendance à dire que nous vivons dans une société de communication, mais les informations viennent de toutes parts, et nous ne savons pas faire le tri, nous ne savons pas décoder et nous ne nous entendons pas, et c’est peut être ce qui fait que nous nous replions. Nous n’avons pas le temps d’intégrer la complexité d’une relation. Communiquer en boîte de nuit ce n’est pas simple.
 
Benoît
« J’aurai presque envie de dire que nous n’y allons pas pour ça. »
 
Mme B
« Oui c’est vrai, et cela veut dire qu’on essaye presque de créer des couples sur une non communication. »
 
Marc
 « Daniel Fabre a travaillé sur cette mutation de la fête. Nous sommes passés d’un fête qui faisait sens pour une communauté à une fête de l’oubli. Nous faisons moins la fête pour faire sens que pour oublier nos problèmes. »
 
Benoît
« Ce qui peut paraître paradoxal d’ailleurs, parce que c’est une société de l’oubli mais qui en même temps fait la fête sur des rythmes où l’on retrouve ce rapport au travail, je pense à la musique techno en particulier. C’est un musique industrielle où l’on retrouve les rythmes de l’usine, le rapport au corps machine-
 
Marc
« Que tu retrouves aussi dans les rythmes de rap, le hip hop, et autres, où le corps est pris dans des gestuelles segmentées. On est dans des espaces où c’est comme s’il était nécessaire pour se comprendre d’aller dans des détails. La segmentation est valorisée, on a plus affaire à un groupe globale, à une nation, on n’a plus un esprit patriotique mais on a des individus, et des segmentations en permanence. Nous sommes des petits bouts un peu partout, nous n’avons plus une identité mais une multitude d’identité et nous sommes obligés de nous adapter à des segmentations de plus en plus fortes.
 
Le hip hop est intéressant à ce titre, on peut y voir tout un espace signifiant. Ce n’est pas un hasard si on danse de cette façon aujourd’hui, et si on a cette rythmique de parole dans le rap ce n’est pas pour rien non plus. Il y a ressentie fort de populations en présence. Ce que dit le slam c’est une expérience individuelle. C’est espace de valorisation à partir d’une expérience individuelle. C’est une poétique personnelle, on se dit au travers de la poétique. On est bien dans un lieu de survalorisation de l’individu alors que pendant très longtemps, le rôle du poète c’est aussi de dire la communauté. Il était le porte parole du groupe.
 
Tout cela pour moi, ça fait partie des mutations. Dans l’échange migrant, il est évident que le fait de passer d’un espace à un autre aussi rapidement, ce ne peut pas être facile. Sachant que la mémoire du corps n’est pas seulement transmise dans l’expérience première mais qu’elle est aussi transmise dans l’expérience des parents, de la famille. Il existe un lien inter générationnelle de transmission.
 
Et toi Patricia, est-ce que tu retrouves des éléments de cette problématique en matière de psychomotricité ? Est-ce que tu as des choses qui confirment ou qui infirment ce que nous venons de dire ?
 
Corps mécanique (2),
Patricia
« Je dirai, d’un point de vue pathologique, que les gens délirent avec leurs temps. Par exemple, les délires de type paranoïaque sont de plus en plus axés sur la technologie, comme la vidéo surveillance. Quand vous parlez du corps et de son modelage au niveau de la perception, mais aussi au niveau de l’expression artistique, musicale, cela me fait penser au modelage du corps dans la pathologie, et dans la manière de traiter. Comme nous l’avons dit, il y a un changement dans les rites de soins. Il y a une déstructuration des soins, visible notamment à travers cette perte du touché dans l’examen clinique. Le corps est tabou. Il y a un éclatement, un morcellement du travail institutionnel. Nous assistons également à une délocalisation des plaisirs et des jouissances corporelles[5] (ex : commerce sexuelle). A partir du moment où le corps devient tabou, on essaye d’en tirer partie de tous les côtés. Là où par identification aux parents nous intégrons les éléments de la culture (qui nous permet de vivre dans le groupe, on sent que ceux sont les éléments culturels qui sont attaqués, et du coup on retombe dans ce qui fait plaisir dans la petite enfance au niveau du corps.
 
Marc
« Des archaïsmes ? »
 
Patricia
« Oui en effet. Le sentiment d’être seul, ou de ne pas être en lien avec les autres, d’être agressé, d’être touché –
 
Marc
« Est-ce qu’il y a le sentiment d’être « décorporé », d’être extérieur à son corps ? »
 
Patricia
« Dans la folie, il y a effectivement une perte des limites du corps. »
 
Marc
« On a l’impression que notre société nous amène à cela, ie, on a un corps qui devient tellement virtuel qu’on en sort. »
 
Patricia
« Cela rejoint la notion de territoire. Actuellement, la libre circulation des populations, des flux monétaires… crée une impression d’absence de limite. Cela me fait penser à la folie corporelle. Quand il n’y a plus de limite, quand il n’y a plus de territoire, quand le corps n’est plus inscrit dans un espace-
 
Marc
«  Une expansion des frontières. »
 
Patricia
« Il n’y a plus de frontière. Cela implique des angoisses importantes. La relation « corps-espace » est très importante. Le travail du psychomotricien doit amener la personne à « ré-habiter » son corps. »
 
Marc
« Dans ce que tu dis, l’influence des nouvelles technologies, des espaces de surveillances retient mon attention. Même moi cela m’angoisse parce que c’est un œil que je ne connais pas. Quand quelqu’un te regardes, tu le vois physiquement. Il y a un contact visuel. Là tu sais que tu es regardé mais tu ne sais pas qui te regardes. »
 
Patricia
« Moi cela me fait penser à quelque chose qui me met en colère, c’est la façon dont on traite le consommateur de tabac. C’est insupportable parce qu’on sait bien qu’on est sous vidéo surveillance mais en plus de cela, des voix monocordes vous rappellent dans les transports en commun (comme le métro) qu’il est interdit de fumer, qu’on peut vous aider à vous soigner… Il y a une menace qui pèse au dessus de nos têtes. Et au sein même de l’institution hospitalière dans laquelle je travaille, on nous l’interdit, à nous les surveillants. C’est la tolérance zéro. Quand je me mets en délire, je me sens sous vidéo surveillance[6]. Alors c’est le principe de cette loi que de mettre hors de nous ce qui relève de notre conscience morale.
 
Marc
« Culpabilisation. »
 
Patricia
« Mais avec un œil qui vous regarde en permanence, et surveille tout ce que vous faites. »
 
Marc
« Culpabilisation relative au corps et au tabou du désir. »
 
Patricia
« Oui et par rapport à la médecine, la télémédecine et la possibilité de tous ces examens par caméras vient alimenter les délires. On peut pénétrer le corps par des moyens artificiels. »
 
Marc
« Et une fois de plus on ne sait pas qui est derrière l’appareil. »
 
Patricia
«  Oui mais là les gens ont quand même raison de se faire du souci. » Rires
 
Marc
« Moi je crois que cette notion est importante. Dans la part d’intimité, le médecin doit posséder une technique pour passer de l’affect au jugement neutre, mécanique. »
 
Patricia
« Ce qui se dit beaucoup, chez les médecins, dans l’intendance lourde, la règle est d’éviter de toucher, d’éviter le contact, donc ils suppriment l’examen clinique qui doit associer le toucher à la parole, et alors là les gens qui racontent des examens lourds (comme les scanners) nous révèlent qu’ils sont confrontés à de très fortes angoisses, parce qu’il n’y a aucune parole pour jouer le rôle du tiers. Par conséquent ils se sentent complètement objets de la machine, et du regard de l’autre qui est très loin dans sa cabine. Et c’est insupportable, en plus il faut qu’il se contrôle et ne manifeste aucun trouble. Il faut être fort pour passer cette épreuve, qui n’est jamais parlée. »
 
Geneviève
 « Ces examens, et le morcellement qu’ils impliquent sont très difficile à vivre. Il n’y aucun parole, aucun examen clinique, mais des batteries d’examens à la suite ciblés sur un organe particulier, qui nous font ressentir que nous n’existons plus en tant qu’individu, pour des résultats qui sont souvent nuls. »
Marc
« Mais je pense que cela correspond aussi à la volonté de rupture avec le médecin de famille. »
 
Patricia
« Oui mais cela correspond aussi au carcan de la médecine des mines dont vous parliez. Aujourd’hui on est dans le même enfermement avec le médecin référant parce qu’il faut en passer par lui nécessairement. Or des fois c’est bien de changer. »
 
Marc
« Cela peut être bien comme ça peut être terrible, tout dépend de la personne et du cas. Je connais des personnes capables d’aller voir cinq médecins pour une angine, donc du coup, cela devient de la folie aussi.
Dans la relation au corps, je pense que le médecin familial qui t’avait vu naître, et t’avait toujours vu dans une relation directe, dans une consultation, dans une parole, dans un échange, c’était quelqu’un qui faisait partie de la famille. Il n’y avait pas d’inconnu, c’était un espace du connu. Moi j’ai des souvenirs d’enfant, et cela c’était le bon côté du médecin des mines, on le connaissait, et on n’était pas dans un espace d’étrangeté. Il y avait un lieu de la relation au corps qui était déjà expérimenté. Et cela on l’a perdu parce que souvent aujourd’hui on passe des examens dans des appareils avec des gens qu’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam, parfois pas très sympathiques. Par conséquent nous sommes dans des espaces de reniement de notre propre corps.
 
Patricia
« Après l’explosion du corps de l’ouvrier et du paysan, c’est celui du médecin, par cette instrumentalisation, qui est en train d’éclater. Les instruments sont performants sur certains aspects mais il y a aussi le leurre du corps machine. »
 
Marc
« Nous sommes en train de rejoindre un vieux mythe, celui du corps reconstitué, comme celui de Frankenstein. »
 
Geneviève
«  D’autant plus qu’on a la preuve que ce n’est pas efficace. »
 
Patricia
«  Oui mais notre système de santé le valorise, l’hôpital est payé par trimestre sur la comptabilité des actes. Plus ils feront d’imagerie médicale, et d’intervention de ce genre, et plus ils seront payés. Et ce système est également prévu pour bientôt en psychiatrie. »
 
Marc
 « J’écouté ce matin un reportage sur les soins palliatifs lors duquel on relevait qu’il n’y avait plus d’acte, donc plus de financement. »
 
Patricia
« Cette situation condamne à mort un bon nombre de services. »
 
Geneviève
« Le président du comité nationale d’éthique a dressé un rapport édifiant à ce sujet. Et je trouve rassurant que le cri d’alerte puisse encore venir du corps médical. »
 
Patricia
«  Beaucoup de médecins protestent contre ce système, ils ne sont pas tous aveuglés. Mais c’est dans l’air de temps. »
 
Marc
« Oui on arrive sur des extrêmes de dépenses qui impliquent des resserrements (NB : restrictions budgétaires ?). Cela correspond au fait que le corps vieillissant est de plus en plus important dans notre société. On vieillit de plus en plus longtemps-
 
Patricia
« Mais cela ne va pas durer vu le coût qu’implique ce phénomène. La psychiatrie est un carrefour social et santé, et les personnes âgées qui ne peuvent pas se soigner, ni se loger … ne meurent pas en mauvaise santé, mais ils sont dans une angoisse existentielle. Certaines personnes souffrent de graves pathologies de ce genre, ils ont beaucoup de mal à exister. »
 
Pause
[D1 P42]
Le corps comme lieu de stigmatisation (Le visage Le délit de faciès, masque, voile)
 
Marc
« Il existe une multitude d’espace de stigmatisation à travers le corps. Par exemple, le visage, qui est un lieu d’expression directe et dégage énormément de sens de part le nombre d’expression qu’il peut prendre, est souvent l’endroit de tabou. Il y a également, parmi les éléments de stigmatisation du corps, la notion d’odeur du corps à prendre en compte, il existe toute une mythologie des odeurs des corps.
A propos du visage, il y existe toute une histoire technique du délit de faciès qui commence avec la physionomie.
 
Geneviève
« La bosse des math ! »
 
Marc
« Il y a eu toute une mythologie à un moment donné pour prouver que l’on pouvait détecter le caractère d’une personne en fonction des proportions de son visage, et de la façon dont ce dernier se comportait. Ce « savoir » a été employé par les nazis eux-mêmes. La notion du visage est quelque chose d’important. Je pense par exemple à la notion du voile, c’est une espace qui renvoie au delà de la question religieuse à la problématique du masque. Le masque permet de ne pas être détecté par l’autre, en cachant son visage l’homme cache ce qu’il est. Je pense qu’il y a cette espèce de peur d’un corps sans visage dans la problématique culturelle du port du voile. C’est un corps qu’on ne peut plus détecter en fin de compte[7] puisque le visage n’exprime plus quelque chose de l’ordre de l’être. Dans les carnavals le masque est un lieu de la neutralisation, du coup cela devient un lieu où tout est permis parce qu’il y a le corps sans l’être. C’est un corps neutralisé. Dans notre refus du port du voile il y a cet espace là aussi, nous vivons dans une société où le visage est un vecteur de la représentation de l’autre. Dans le Maghreb on peut se passer de la représentation du visage, et cela nous dit beaucoup sur les différences de la relation au corps entre ces deux cultures. La lecture du corps, et le besoin d’être avec l’autre ne se font pas au même endroit.
 
Quand on regarde les chaînes de télévisions comme Al jazira , …, on s’aperçoit que les corps sont toujours plus ou moins masqué, ou tout du moins je dirai que les visage sont fermés sur une expression centrée. Le kéfi limite un espace du visage, ce qui est intéressant c’est de voir qu’on passe, au regard des chaînes de télévisons occidentale, à un visage manipulé. On essaye de nous faire croire par un travail très marqué d’expression sur le visage avec des champs resserrés, alors que sur les plans qui viennent du Maghreb on a des plans américains, c’est presque toujours un espace beaucoup plus large, assez peu centré sur le visage. Ces différences correspondent aussi à des espaces de cultures. Dans les pays arabes, il est mal venu et mal vu de dévisager quelqu’un. On essaye de ne pas fixer le regard. Cette attitude pour nous, on va la stigmatiser, en disant de l’arabe « qu’il n’est pas clair », parce qu’on est dans un relation au visage où l’on regarde les gens dans les yeux quand on leur parle. Pour nous c’est de l’honnêteté.
 
Nous sommes sur des traits culturels qui peuvent s’avérer stigmatisant, et le visage est un espace très important de signifiant. Je pense qu’il y a une incompréhension culturelle qui se joue derrière le port du voile. Elle n’est jamais formulée sur le plan culturelle, on va préférer débattre sur le plan du religieux, sur le fait du laïque mais en réalité je pense que cette peur du corps sans visage est tout aussi importante.
 
Les techniques du corps, (la toilette, la coiffure, le vêtement)
 
Elles sont à la base de la méthode de recherche et d’analyse anthropologique. Je renvoie à l’article de Marcel Mauss (30 p) dans lequel il pose toutes les bases d’un savoir sur la technicité du corps, et détermine ce qu’il faut saisir au niveau du corps pour pouvoir comprendre les cultures des corps.
 
Geneviève
«  Qu’est-ce que cela veut dire « techniques du corps » ?  La gestuelle ?»
 
Marc
« La gestuelle en fait partie, mais c’est aussi toute l’histoire de l’hygiène, tout ce qui relève de l’histoire de la toilette corporelle, tout ce qui est de l’espace du parfum, de la coiffure, de la fabrication du vêtement... Au niveau du parfum nous pourrions poser tout un ensemble de procédés qui correspondent à autant de cultures différentes. Les odeurs du corps constituent un langage perfectionné. Nous, occidentaux privilégions les parfums extérieurs mais en chine et au Japon, c’est l’alimentation qui est prévue pour que l’on soit dans une sudation parfumée.
 
Sur le plan ethnologique la diversité est si importante que même l’espace de la toilette devient l’objet d’un chapitre à part entière. Dans chaque culture la façon de se laver n’est pas du tout la même. Nous, par exemple, avons l’impression d’être très propre mais quand on a fait un tour dans les pays du Maghreb on s’aperçoit qu’on est très sale. Si vous allez faire un tour dans un hammam et que vous vous faites masser vous allez voir la crasse qui sort.
 
Dans les techniques du corps on retrouve aussi la pratique de l’ablution qui rejoint parfois l’espace du sacré, lui-même en lien avec un espace hygiénique. Pour pouvoir faire la prière il faut avoir purifier sa bouche. L’entretien du corps est une façon de respecter le sacré, il permet aussi d’avoir un regard sacralisé sur le corps qui n’est pas obligatoirement présent dans notre société où l’on privilégie l’aspect sanitaire.
 
Cela peut aller très loin dans différents éléments, comme le maquillage, les chambres de sudation en Inde. Suer pour se nettoyer. C’est cela qu’on appelle des techniques du corps, la façon dont ont on entretien son corps. Chez les amérindiens, on se lustre le corps à l’eau glacé tous les matins, c’est une façon d’éveiller le corps. On retrouve cette pratique chez les Inuits. Mauss est le premier à avoir repéré l’existence de corps culturel. Ce souci des corps en tant que techniques est récent, c’est une découverte du XXème siècle. La coiffure en tant que telle est également très signifiante, mais aussi la barbe.
 
Une autre notion importante est celle d’excretum, ce qui sort du corps, symboliquement on va retrouver la relation au pur et à l’impur. Il n’y a pas que le côté intestinal qui doit être pris en compte, mais toutes sécrétions. Derrière ces pratiques sont engagées des croyances, des systèmes magiques. Parfois on pense que les sécrétions peuvent être récupérées pour jeter des sorts comme c’est le cas dans le système vaudou. Il suffit que l’on possède quelque chose de vous pour vous manipuler de façon magique. Tout cela signifie que ces pratiques recouvrent des traditions.
 
Patricia
« Mais comment sont interprétés ces rites autour des excrétions ?  Il y a-t-il des intuitions par rapport à des questions de santé ?»
 
Marc
« Parfois c’est en effet la cas, mais on retrouve surtout des croyances magiques. Dans le monde du Maghreb par exemple, on rechercher les menstrues de jeunes filles vierges pour créer un espace magique qui attirerait un garçon dans cet endroit. Alors à partir d’un certain âge, quand la femme a enfanté, cela devient un lieu de l’impureté[8]. Il y a tout un signifiant symbolique qui accompagne ces pratiques qui nous révèlent à la fois l’espace religieux, mais parfois aussi l’espace d’une croyance beaucoup plus populaire, à côté du religieux. On s’aperçoit que le système religieux est un lieu du tabou mais qu’à ces côtés il y a toujours une espace du paganisme qui résiste. On parle alors de syncrétisme : les deux dimensions se rejoignent pour créer la tradition. La tradition d’une technique corporelle correspond à un espace religieux syncrétisé à d’anciennes formes de croyances païennes.
En ethnologie on essaye d’avoir un regard systématique sur chacun de ces éléments : où se trouvent les espace symboliques ? Qu’est-ce que cela signifie ? »
 
Patricia
« Comme par exemple, qu’est-ce qu’on dit au quotidien avec le culte des vierges… ? »
 
Marc
« Qu’est-ce que cela entraîne comme comportement corporel vis-à-vis de chaque membre du groupe ? »
Patricia
« Et la magie, vient-elle servir la transmission de la tradition ? »
 
Marc
« Entre autres, mais on peut aussi faire un travail à partir de la conception médicale. Par exemple, boire son urine c’est une forme d’automédication par déclenchement du système immunitaire. Certains médecins s’y intéressent. Tout ce qui relève de l’excrétion n’est pas nécessairement scatologique, il y a tout un espace symbolique qui va avec, et c’est cet espace qui est digne d’intérêt. »
 
Geneviève
«  Il y a des endroits où on brûlent les rognures d’ongles, les restes de cheveux. »
 
Marc
« Oui mais c’est autre chose, ce ne sont plus des excrétions. Ici, il y effectivement une croyance qui fait qu’on dit à l’enfant de ne pas laisser traîner ces rognures d’ongles parce que quelqu’un pourrait les récupérer. Je n’ai jamais compris pourquoi. Mon oncle me disait de ne pas les ronger parce qu’il y avait de l’arsenic. Alors je pensais qu’il ne fallait pas les laisser traîner parce que quelqu’un serait capable de les manger et de s’empoisonner avec. » Rires.
 
Anne
« Aujourd’hui, on relève l’ADN d’une personne en lui faisant des prélèvements de salive. »
 
Marc
« Oui, c’est une démarche plus scientifique. Aux Etats-Unis, il arrive même qu’on effectue des prélèvements de ce genre pour des raisons économiques. Autrement dit, avant d’embaucher une personne, on consulte sa carte génétique laquelle signale d’éventuelles malformations, des maladies récurrentes dans la famille, et dans ce cas on ne t’embauche pas[9]. On arrive à une situation que je qualifierai de folie furieuse.
Tous ces éléments de pratiques corporelles de cultures différentes nous venons de les évoquer séparément, mais il faudrait les lire de façon croisée. On a séparé les choses parce qu’il faut travailler de façon séparer pour obtenir une globalité, mais pour saisir la complexité de la réalité, il faut recroiser ces pratiques : qu’est-ce que le vêtement de la nudité ? le vêtement cultuel ? … Le chercheur essaye de croiser les signifiants sachant que le plus important n’est pas l’objet mais l’interaction entre les objets. Ceux sont les fils qui relient entre eux les objets qui sont importants, et non les objets pour eux-mêmes. Si on choisit d’étudier l’objet coiffure, il faut s’interroger sur le rôle de la coiffure par rapport à l’organisation sociale. Ceux sont les fils qui sont importants à interroger et à nourrir.
 
Donc, il y a beaucoup d’éléments en ce qui concerne les excrétions. J’en ai noté d’autres que nous n’avons pas évoqués il me semble. »
 
Anne
« Oui, nous n’avons pas parler du sperme. »
 
Marc
« Il existe en effet une très grande richesse symbolique à ce sujet. En Inde par exemple, le sperme représente une grande richesse tant au niveau de l’acte magique qu’au niveau de la fertilité, de l’acte de reproduction ou même de l’acte médical. S’il n’y a pas extraction du sperme à un moment donné-
 
Patricia
« Ça monte à la tête. »
 
Marc
« Il y a énormément de tradition qui disent que c’est un facteur[10] de maladie. Ces croyances entraînent des rituels de masturbation ou autres-
 
Patricia
« C’est pour se justifier. »
 
Marc
« Non, mais en France, cette pratique est positionnée dans l’espace tabou, alors que jusque dans la Renaissance, c’était une pratique tout à fait logique et normale que l’on retrouve dans quelque écrits à propos de Louis XIII, selon lesquels sa gouvernante le masturbait quand il était enfant.
Ceux sont des espaces qu’il faut essayer de reprendre en compte pour comprendre que notre comportement aujourd’hui, est bien un lieu de la culture contemporaine et l’on trouve dans d’autres civilisations des comportements du même ordre qui seraient choquant pour nous. Lorsque l’on prétend travailler de façon scientifique, il est nécessaire de revoir nos conceptions, de ne plus les concevoir comme la vérité du monde. Il faut se situer dans une position relativiste vis-à-vis de nos comportements lesquels, de toute façon sont culturels. J’ai trouvé en article concernant la représentation du pénis dans les arts, aujourd’hui cela nous semble presque scandaleux alors que si on regarde le monde grec par exemple.
On retrouve un espace de représentation qui permet de nous rendre compte de la mutation des lieux de la pudeur. On retrouve des représentations qui nous semble absolument impossible alors qu’elles étaient banalisées à un point qui pour nous, est incroyable. »
 
Benoît
« C’est le culte de Priape. Jacques Antoine Dulaure, un historien de l’Ancien Régime qui a réalisé un travail de qualité sur le culte du phallus. »
 
Marc
« Il y a une production ethnologique absolument incroyable dans ce domaine là. Un autre élément dont nous n’avons pas parlé, concerne tout ce qui relève de la commercialisation des corps : de la prostitution en passant par la pornographie, jusqu’à la vente d’organes. A mon avis, tout ce qui concerne ce domaine là est d’autant plus important que la demande est dans une croissance permanente à ce niveau là, qu’il s’agisse du tourisme sexuel, de la vente d’organes ou de la pornographie. Je pense qu’on ne peut pas faire l’économie de cette dimension quand on travaille sur la problématique de l’immigration. Quand on voit ce qui se joue aujourd’hui avec les filles qui arrivent de l’Est, et d’autres parts, il y a de plus en plus d’africaines. Ceux sont des choses qui me paraissent essentielles parce que ces éléments correspondent à des mentalités. On s’aperçoit que plus il y a d’inhibition dans la sexualité et plus il y a de prostitution et de pornographie. C’est le cas aux Etats-unis par exemple où les gens font preuve d’un puritanisme absolument incroyable au niveau du comportement social tout en étant les premiers producteurs de pornographie.
Ce qui est intéressant, c’est de comprendre sur quoi se joue cette commercialisation des corps, et jusqu’où cela va.
 
Benoît
« En France, c’est en train de prendre de plus en plus d’importance. »
 
Marc
« Entres autres. Nous vivons dans des pays où l’identité sexuelle, on s’aperçoit tous les grands colloques qui se jouent sur le masculin féminin, mais aussi dans toutes les inhibitions qui se mettent en place alors qu’on pense assister à une libération. La réalité va dans une sens plutôt contraire à cette idée. En vidant le corps de sa réalité par la volonté d’en faire un semblable celui de l’espace fantasmé, quelque part on arrive à ne plus trouver l’idéal qu’on n’a pu se construire puisque de toute façon il n’hésite pas, c’est un espace contruit artificiellement, sur un mode virtuel. Donc la vie sexuelle ne peut plus exister puisque on arrive dans un espace où on ne peut jamais trouver ce qu’a été la construction de l’idéal. Donc cela aussi dans ce sens, la pornographie est une vraie plaie, c’est une espace de la dérive. Disons que autant l’érotisme peut être quelque chose d’intéressant, c’est un lieu de l’éveil du désir. La pornographie c’est un lieu de la création de comportement quand même un peu bizarre. Mais cela fait partie de l’identité corporelle occidentale, et pas seulement, on s’aperçoit qu’elle se diffuse également dans d’autres pays.
Dans son livre « Voyage au bout du sexe » (sous titré Les traffics et Tourismes sexuels en Asie et ailleurs », Christian Boëlledieu relève cette commercialisation inconsciente. Nous sommes arrivés dans un espace où la conscience morale s’éteint au profit de l’argent. Nous sommes véritablement de plus en plus dans des espaces de cet ordre là. Il y a des pièges énormes qui sont tendus en permanence sur des espaces de cet ordre là.
 
Anne
 « Il y a l’avortement. »
 
Marc
« Alors il y a l’avortement mais c’est encore un autre élément. Il serait intéressant de revoir tous les actes féministes sur la libération du corps. Il existe une très bonne revue de littérature et d’histoire qui s’appelle CLIO et qui est en grande partie accessible sur Internet. On y trouve l’histoire du féminin, avec des écrits d’historiens de qualité.»
 
Patricia
« En quelle année les femmes ont-elles eues le droit de vote en France ? »
 
Réponse collégiale
« En 1946. »
 
Marc
 « Oui juste après le front national[11] … Le front populaire. »
 
Benoît
« Il existe aussi un autre phénomène intéressant, je ne sais pas vraiment où on peut le caser. C’est le Happy Slaping. Ça vous dit quelque chose ? »
 
Réponse collégiale
« Non. »
 
Benoît
« C’est un phénomène qui est apparu avec l’essor du téléphone portable à capture vidéo. En fait, comme tous les téléphones vendus aujourd’hui sont équipés d’une caméra vidéo, et d’un écran de lecture, on assiste à quelque chose d’assez effarant dans les cours d’école, et même dans tous les endroits publics, mais en particulier dans les cours d’école. C’est une amie, surveillante dans un collège qui m’a dévoilé l’ampleur de cette nouvelle forme de violence. En fait que se passe-t-il ? Et bien on va prendre quelqu’un au hasard, quelqu’un de faible de préférence, et lui infliger une dérouillée sans aucune raison, on aura pris le soin de le filmer avec un la collaboration d’un petit camarade pour ensuite faire tourner
 
 


[1] (La deuxième journée commence D1p104).
[2] NB : Très intéressant comme point de vue, le changement de mentalité est perçu comme quelque chose d’impossible. A mon avis, c’est parce que le changement est conçu de façon globale, au niveau de la société. La société est conçue comme une masse englobante contre laquelle on ne peut rien faire. Je pense que le changement est possible mais qu’il doit s’opérer au cas par cas. Le problème étant, existe –t-il un outil qui puisse nous permettre d’opérer au cas par cas ? Je ne vois que la prise de parole, le dialogue.
[3] NB : c’est exactement le type de commentaire qui me pose problème ; faut-il le garder, faut-il l’effacer ? Ceci dit, je pense qu’il est intéressant parce que cette jeune femme, occidentale, exprime le souhait de porter un voile et je pense, qu’elle fait ce vœu en réaction à une société de l’apparence. Comme le souhait qu’elle exprime est assimilé à un refus, on lui dit d’aller vivre ailleurs pour qu’elle constate que ce n’est pas une chose souhaitable.
[4]NB: Mutation sociale et reconnaissance de soi à travers le dénie de l’autre.
[5] Le corps tabou et la virtualisation des plaisirs.
[6] NB : Formulation un peu maladroite mais juste. Comment la reformuler sans la trahir ? Le propos qui suit doit être mis en relation avec le travail de M Foucault dans Surveiller et punir. C’est le principe du panoptique de Jérémy Bentham (siècle des lumières). C’est exactement de cela qu’il s’agit « nous mettre en dehors de nous ce qui fait partie de nous, notre conscience morale » pour reprendre mot pour mot l’expression de Patricia. En des termes relevant de la symbolique fantastique, c’est une Zombification. Les gens n’agissent plus selon ce qu’ils pensent être juste, ils ne font plus le choix d’agir, ils font le choix de (ne pas) être puni.
[7] NB : Cf. l’histoire des capuchons, à ces hypothèses, il faut ajouter celle qui est relative à l’histoire de France. Le capuchon est certainement associé à la tenue du révolté. Cf. indépendantiste corse.
[8] Sont-ce les menstrues qui deviennent un lieu de l’impureté ?
[9] NB : C’est une application du principe (innéiste) de « discrimination positive ».
[10] NB j’ai remplacé le mot espace par facteur.
[11] Lapsus.
    

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