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Compte-rendu
MOTI 18

 

Mémoire sensitive et immigration

 

SOMMAIRE



Introduction
La mémoire sensitive, souvent informelle, est sûrement la plus difficile à saisir. Mais son approche est essentielle pour conscientiser notre relation au monde.


La problématique générale de MOTI
Détecter, étudier, analyser les processus de construction des représentations générant des comportements stigmatisants

Quelques questions ayant guidé ce séminaire
Comment développe t-on nos sens? Comment naît la stigmatisation sensitive?

Le sensitif et l'interculturel
Pour comprendre les enjeux du sensitif dans un espace interculturel, il est d'abord nécessaire d'avoir à l'esprit que tout être est d'une culture, ou de plusieurs.
A propos de l'éducation interculturelle

Sensitif et systèmes de représentation
On se situe toujours au centre d'un ensemble de paramètres, de filtres qui fondent notre perception du monde et notre système de représentations

Sensitif et interculturalité dans le bassin alésien
En raison de son histoire, notamment minière, le bassin cévenol est un espace interculturel très important.


Habitus sensitifs
On vit dans l'inconscience de ce qui nous fait agir. Or, comment agir sur ce qui nous agit si on ne sait pas ce qui nous agit ?

Ruptures et mutations sensitives dans l'immigration
 Où sont fondées nos habitudes de sensitif ? Que remet en cause le changement de milieu?

Sensitif et impact religieux
On est dans un pays où la séparation de l'Eglise et de l'Etat date de 1905 et avec l'immigration, on a une religion qui s'installe et qui est très vivace.
Les interdits religieux reposent souvent sur des réalités physiques. Et les tabous génèrent des mœurs qui dans toutes leurs formes survivent au motif rationnel.


Sensitif et identité.
Etudier les processus de construction des représentations donnant lieu à des stigmatisations à partir du sensitif 

Sensitif, Mémoire et transmission
Comment se transmet le sensitif dans la tradition orale ? Comment se négocie la transmission intergénérationnelle et pourquoi est-elle parfois délicate dans l'immigration ?

Conclusion
Comme l'a dit Kant, le savoir absolu nous est interdit donc nous sommes des êtres de représentation. Il y a plein de signaux qu'on ne maîtrise pas, faussés ou manipulés par des codes sociaux canalisateurs. N'est pas de la société celui qui ne partage pas les mêmes codes Or, nous sommes à l'heure du multiculturel et n'est-il pas temps de reconnaître, conscientiser et promouvoir la diversité culturelle ?

Annexe
Discours de J. Chirac "Le bruit et l'odeur"

Introduction

La mémoire n’est pas un bloc monolithique. Elle se compose à partir de diverses dynamiques qui émanent elles-mêmes de diverses perceptions plus ou moins conscientes. Depuis 2006, le CMLO tente, en multipliant les approches, de saisir les diverses façons de «faire mémoire». Pour ce 18 ème séminaire, le cœur de notre réflexion a été la mémoire sensitive, cette mémoire qui participe à partir de chacun de nos cinq sens à la fondation de notre complexité mémorielle. Cette mémoire sensitive, souvent informelle, est sûrement la plus difficile à saisir. Mais, son approche est essentielle pour conscientiser notre relation au monde.
Ce séminaire d'études s’est fixé comme objectif d’analyser les conséquences de la mémoire dans les relations verbales et sociales entre autochtones et allochtones partageant un même territoire. Dans cette optique, nous nous appliquons à repérer les mutations et les pertes de cette mémoire sensitive pouvant influencer les relations interculturelles.
Nous avons également analysé certaines expressions stigmatisantes construites en relation à cette mémoire sensitive.


La problématique générale de MOTI vise l'analyse des processus de construction des représentations générant des comportements stigmatisants, racistes ou xénophobes. La mémoire, l'oralité, le territoire et l'immigration (MOTI) sont les piliers de la réflexion.

Un des objectifs est de créer des grilles de lecture conscientisant les processus de stigmatisation pour les acteurs de terrain.

En 2009, un colloque sera le moment de la synthèse et de la vérification de nos hypothèses en regard avec un travail de terrain (collectes notamment).

La mémoire sensitive fait partie des types de mémoire les plus compliqués à analyser et à comprendre. Elle renvoie aux 5 sens et n'est pas facile à capter car elle se situe proche de l'espace inconscient. Elle n'est pas toujours mesurable ni identifiable et demeure très informelle.

Quelques questions ayant guidé ce séminaire :

Quel est l'impact du contexte, du milieu (ici entendu comme l'ensemble des éléments sociaux, culturels, matériels…en contact avec un individu) dans lequel on a été fondé sur notre sensibilité ? Comment acquiert-on nos sens? Comment les mémorise t-on ? Se les remémore t-on ? Comment mutent-ils ? Quelles en sont les conséquences ? Comment naît la stigmatisation sensitive?



Le sensitif et l'interculturel

Pour comprendre les enjeux du sensitif dans un espace interculturel, il est d'abord nécessaire d'avoir à l'esprit que tout être est ethnocentré. Il faut également savoir que nous sommes tous informés sur le monde par nos 5 sens et ce dès l'âge de –3 mois. Avoir aussi à l'esprit que chaque société va favoriser le développement de certains sens. Par exemple, en Occident, nous développons surtout la vue et l'ouie. Chez les pygmées qui vivent en forêt vierge, très dense, la vue n'est pas aussi importante. Chez les Inuit, la couleur de la neige se décline en 40 mots… Selon les cultures, on parlera de priorités de perception du monde.

Pour cerner la complexité du sensitif, il est donc important de commencer par se questionner en tant qu'individu. Il faut savoir ce qui nous fonde pour fonder des outils de relationnel. Car le sensitif interculturel est dans notre rue, on ne peut faire autrement que de s'y confronter. A un moment donné, on ne peut plus raisonner seulement en termes d'autochtone et d'allochtone.

Notre intention est de comprendre comment le sensitif peut devenir un outil de stigmatisation, malgré nous. Si on ne comprend pas comment on fonctionne, on ne pourra pas comprendre (étymologiquement "prendre avec soi") l'autre.

Depuis ces 30 dernières années, on observe de la part d'une certaine frange d'hommes politiques et partant de la population, une mise en exergue de la peur accompagnée d'une recherche d'espaces stigmatisants : bruits, odeurs… Ce sont des choses d'autant plus blessantes qu'elles ne sont pas conscientisées de la part de ceux qui les énoncent : moins on comprend, plus on a peur, et transgresser une peur qu'on ne comprend pas est très difficile.

Le problème n'est pas que l'on ne perçoit pas, c'est que l'on ne sait plus formaliser ni formuler.  Pourtant le sensitif est notre premier contact au monde.
Pour aller plus loin dans la réflexion, on peut se référer à ce que Bourdieu nomme habitus. Et à Edward Hall (in La dimension cachée) selon qui beaucoup d'éléments relationnels se jouent dans le non-verbal, bref il y a de nombreux messages sans la parole.

Sensitif et système de représentation
L'espace du sensitif est un premier contact au monde qui passe par des filtres et renvoie à notre système de représentation. Ces filtres permettent notamment d'entrer dans un système communautaire valorisant. L'estime de soi ne suffit pas, il faut être reconnu.
Le système de représentation se présente sous la forme de cercles concentriques et suit un schéma anthropologique : Famille - Famille élargie – système d'apprentissage, social, religieux, croyance – …
On se situe toujours au centre d'un ensemble de paramètres, de filtres qui fondent notre perception du monde et notre système de représentations que nous avons en partage avec les autres membres du cercle familial, élargi, social, religieux…

Nous sommes aussi façonnés par des cultures très anciennes : par exemple, la démocratie provient des grecs, notre relation à la hiérarchie est influencée par la pensée germanique …On sait que toute culture a des éléments fondamentaux et que tout système culturel est fait d'acculturation, de brassage.

Pour illustrer notre propos, prenons quelques exemples sensitifs :

La vue : Où se situe notre culture ? Le regard résulte de choix toujours forts mais pas du tout conscients. Il dépend de notre relation à l'espace. Par exemple, il existe peu de repères verticaux dans certaines sociétés. Une personne qui change de société peut donc être en rupture.

L'Ouie est un sens important dans des savoir-faire traditionnels (exemple des bergers) qui ne sont pas souvent valorisés dans la société occidentale.

Le Goût, selon les cultures, ne se situe pas au même endroit. Le goût, c'est toute une émotion, une mémoire…
 
En matière d'odorat, il est intéressant de relire Joël Candau. Dans la relation à l'autre, chaque culture va avoir ses références.  Mais comme l'ouïe, l'odorat peut être un savoir-faire (parfumeurs…)

Le Toucher renvoie directement à la relation à l'autre et à un savoir faire. Par exemple, chez les menuisiers, l'apprentissage sensoriel est essentiel. Selon les cultures, toucher pour soigner est délicat : le pied est un espace érotique pour les orientaux. Le toucher est un espace très codé.

 - Les espaces sensitifs sont culturels.

Education interculturelle.
Travailler avec les primo-arrivants, c'est commencer par les interroger sur ce qui les fonde. Ainsi, l'espace de se dire devient possible, on trouve les mots. Car un des nœuds est l'incapacité à dire sa complexité et sa profondeur. Si l'espace référent ne colle pas avec la société d'accueil, du non sens peut se déclencher de la non conscience. L'éducation interculturelle, c'est comprendre son propre comportement et le mettre en relation avec le comportement de l'autre.
Dans le cheminement d'interculturalité, les fondements des codes ne sont jamais assez étudiés et explicités.

Enfin, Il faut marquer une différence entre le sens qui est reçu (attitude passive) et le sens que l'on va chercher (attitude active) : faire la distinction entre entendre et écouter, voir et regarder…

Sensitif et interculturalité dans le bassin alésien
En raison de son histoire, notamment minière, le bassin cévenol est un espace de interculturel très important. Une grande partie de l'immigration est en relation à l'histoire de l'industrie et a donné lieu à la rencontre de nombreuses traditions.

Dans la parole, parfois mythique, du mineur, on dit que les immigrés parlaient plus occitan que Français. Or en fait ce ne sont que les consignes techniques qui étaient données en occitan. Beaucoup d'autres langues étaient parlées au fond du puits. La responsabilité que chacun avait vis à vis du groupe fait qu'il n'y avait pas de problème au fond. Mais dès qu'on sortait, le racisme reprenait souvent le dessus. Les organisateurs du travail dans les mines ont d'abord isolé des gens d'origines différentes. Puis, petit à petit, un brassage s'est mis en place au niveau des odeurs, des goûts, des mots, des façons de vivre...

Dans les espaces urbains, on a des co-habitations sans expérience partagée. Il n'y a pas une expérience réelle, une intelligence de cette altérité. Ce qui s'est produit est une concentration de l'altérité sur des lieux souvent extérieurs au cœur de ville. Dans le bassin cévenol, on peut dire qu'il y a peu d'immigrés mais que leur concentration donne une impression de masse dans l'esprit des "autochtones".
L'altérité isolée ne fait peur à personne. Comme pour le phénomène de bande, le sensitif va créer de la généralisation.
Sur Alès, il y a des réalités stigmatisantes : la mixité sociale a régressé et "les plus grands ghettos sont ceux des riches". On met en place un système de vidéo-surveillance, on renforce des espaces, on crée des résidences hautement surveillées…
Il faut aussi savoir aussi qu'Alès est une des villes les plus stigmatisantes au niveau de l'emploi. (enquête publiée par l'Express)
Triste constat : toute société semble avoir besoin d'un bouc-émissaire, d'un "autre" à désigner comme responsable de tous les maux.

Habitus sensitifs
En occident, on a tendance à oublier les sens secondaires ; il n'y a pas que la vue et l'ouie. Les autres sens sont bien présents mais on a l'impression qu'on ne s'en sert plus.
On vit dans l'inconscience de ce qui nous construit. Or, comment agir sur ce qui nous agit si on ne sait pas ce qui nous agit ?
Les habitus ne peuvent exister sans une relation sensitive à la société. Autrement dit, nos cinq sens participent à un système de représentations qui lui-même, influencé par le social, nous donne des normes, des valeurs, des codes.
Les codes, les habitus peuvent être envisagés à partir du handicap (cessité, surdité…) Autrement dit, comment les codes sociaux sont apprivoisés à partir d'une défaillance ? Généralement, les autres sens se sur-développent. C'est le cas par exemple du conteur Rémi Boussengui qui donne des images mentales plus nourries par le toucher que par la vue. Or, le toucher, le tactile n'est pas une habitude d'expression. De toute façon, le bon conteur est toujours présenté comme "aveugle" : sa clairvoyance est celle qui nous dit ce qui est en nous. Pour mieux voir l'intérieur, il déconnecte de la réalité, il devient "aveugle" des choses extérieures qui le parasitent.
En ce qui concerne la perception du corps, on en a souvent conscience à l'occasion de la douleur. Voir à ce sujet la notion de moi-peau, la relation au corps, le travail de Le Breton. On se rend compte que la douleur est fortement accentuée par le psychosomatique. (Voir Tobie Nathan : travail sur ethnopsychiatrie et les maladies somatiques dans différents peuples) 
Notre relation à la douleur est datée, elle a trait au confort. 
Les arts martiaux développent la conscience du corps et du sensitif. Le sensitif est aussi une façon d'être au monde.
Voir également le travail de Bachelard sur les éléments et la relation au sensitif.

En ce qui concerne le répulsif, il y a pour chacun d'entre nous des odeurs agréables ou désagréables. Ce jugement est en partie dépendant de notre expérience. Par exemple, l'haleine. Les africains ont tendance à se parler de près mais cette proximité a culturellement du sens.
Autres types de répulsion : le sang, une croix gammée… C'est alors l'évocation et la force symbolique qui répulsent. C'est souvent ce que l'on charge au niveau culturel qui compte.

On peut également illustrer le propos avec l'ouie, variable sensitivement en fonction d'espaces culturels précis. Chanter faux par exemple n'est qu'un concept par rapport à une référence. Et ce sera pareil pour le goût qui lui se tisse avec la vue. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles on présente de façon esthétique la nourriture dans les assiettes.

Enfin, sur plan physiologique, existent des réalités. Par exemple conduire ou jouer à la pétanque est une coordination de sens.
On retiendra dans ce chapitre sur les habitus que l'association sensitive est significative et que chaque expérience façonne.
Mais lorsque l'on traite des habitus sensitifs, il ne faut pas négliger l'espace de la réminiscence qui influence nos sens de façon inconsciente.



Ruptures et mutations sensitives dans l'immigration
Notre système d'être au monde est complexe. Où sont fondées nos habitudes de sensitif ? Que remet en cause le changement de milieu ?
Pour entrevoir les enjeux liés à la mutation sensitive, il faut se remettre en situation dans un milieu "hostile", dans un endroit de réceptivité maximale. Par exemple, dans le silence d'une grotte, on va entendre son cœur, ressentir l'hydrométrie saturante. Si on prend l'exemple de la  haute montagne et du grand froid, ou d'autres situations extrêmes, notre sensitif devient de plus en plus prégnant. Si on n'a pas l'habitude, c'est la panique. La capacité à garder son sang froid est en relation à notre sensitif. C'est arriver à se déconnecter ou à repérer les sensations qui alimentent notre peur.
Ces mutations ponctuelles vont devenir pérennes dans l'immigration.

Dans l'immigration, qu'est ce qui va muter complètement ?
Cela dépend de là où on va et d'où on arrive : espaces désertiques / forêt / Rural / Urbain. Autant de relations au monde qui vont plus ou moins changer. L'immigration est aussi et avant tout une rupture avec les codes qui nous agissaient inconsciemment. Et ce, pour aller dans un pays-cible où l'on n'a pas forcément la connaissance des nouveaux codes et des nouveaux référents. On aura alors besoin de trouver des espaces de communauté, de contact, le besoin de retrouver des mémoires sensitives médiatrices.

Comment amener les animateurs à avoir une parole qui éclaire cet espace inconscient et qui amène à de la conscientisation ?
Le vrai bi-culturel, ce n'est pas celui qui est en train d'oublier ses codes sources et qui a du mal avec les codes cibles. C'est au contraire celui qui arrive à féconder cet entre-deux.
Une solution serait de trouver des façons de vivre moins décalées entre les cultures afin d' amoindrir la rupture. Il faudrait poser une conscience de cette mutation.
Prenons le cas de la première génération d'immigrés, c'est à dire les pères isolés venus travailler en France : le travail lui-même n'était pas évident, mais s'adapter au social était encore plus difficile. Comment faire ses courses quand les codes sociaux ne sont plus efficaces ? Plus l'espace référent est éloigné, plus l'adaptation sensitive est difficile.
Venir d'un pays animiste et arriver au milieu des chiens et des chats tels qu'ils sont considérés dans notre société va également être difficile à comprendre.
A ce propos, le film "Un indien dans la Ville" a été mentionné pour les ruptures culturelles qui sont pointées.
De plus, on assiste aussi à une mutation des modes au sein même de la société. Par exemple, le tutoiement fait partie des codes en validité mais qui ont bougé, se faire la bise entre hommes plutôt que se serrer la main est aussi une mutation, montrer un mollet n'est plus de l'impudeur… La pudeur aussi est très culturelle.
Aujourd'hui, la proposition normative vient de la proposition audiovisuelle et médiatique et plus de la famille ou de la communauté. Les codes sont en permanence en rupture et cela crée des espaces de confrontation interculturelle et intergénérationnelle où la médiation est difficile.
Pour nourrir la réflexion autour de ce thème, ont également été pris en compte
-  Le passage d'une société rurale à une société urbaine.
-  Les modes d'identification liés à l'apparence des corps, notamment les tatouages et la mode du piercing.




Sensitif et impact religieux

On vient de le voir, dans les sociétés occidentales, les normes sont en rupture. Il semble que ce sont moins des problèmes religieux que d'identité. Mais cette fragilité identitaire peut créer par exemple une stigmatisation dans la perception de l'Islam en France. On est dans un pays où la séparation entre l'Eglise et l'Etat date de 1905 et avec l'immigration, on a une religion qui s'installe et qui est très vivace. D'où certains espaces de stigmatisation.

Cependant, si l'on regarde de plus près le système judéo-chrétien, on se rend compte que "notre" système de perception est ancré sur des tabous : bien et mal par exemple…
Ce sont l'espace rationnel, l'espace judéo-chrétien et les lumières qui nourrissent "notre" façon d'être.

Dans toute culture judéo-chrétienne, le plaisir, les caresses étaient interdits. Et y regardant de plus près, on se rend compte que l'excision est une démarche comparable dans l'intention de faire en sorte que le sexuel ne soit plus un plaisir.
Cela renvoie au corps et à ses tabous :
Pendant longtemps, le corps était interdit à la connaissance. Avant la rationalité, il était  dépendant de la religion et cette emprise perdure, au moins symboliquement.
Le tactile est générateur de très grands tabous.
Les religions ont toujours essayé de jouer un rôle de canalisation.
Au cours du séminaire, ont également été considérés les éléments réflexes : faire le signe de la croix semble correspondre à une appartenance religieuse posée dans un mouvement. Quel en est le sens aujourd'hui ?

Sur le plan culturel, a également été interrogée la relation à la viande en tant qu'espace de ritualisation et de tabou.
Les interdits religieux reposent souvent sur des réalités physiques (dans les pays chauds, le cochon est porteur de germes) et les tabous dans toutes leurs formes survivent au motif rationnel.  
Voir à ce sujet l'ouvrage "La bête singulière", ouvrage sur le cochon de Claudine Fabre Vassas. Elle traite des traditions de seigneurs qui saignaient le cochon, du côté stérilisateur, de la ritualisation, du comportement "humain" de l'animal, son attachement dans les milieux ruraux et de la difficulté à le tuer sans le rituel.
Dans la société traditionnelle française, la viande du cochon, que l'on avait élevé, était la viande pour l'hiver, donc très importante. De nos jours, le cochon est un animal valorisé, notamment à travers la recherche de la truffe, c'est à dire pour son olfactif.
Alors, aujourd'hui, on constate parfois une stigmatisation du musulman qui ne mange pas de cochon par celui qui en a mangé toute sa vie. Peut-être que la conscience de cela servirait un dialogue possible.      


Sensitif et identité.
La mondialisation est en marche. Les extrémistes sont souvent des personnes qui se sentent agressées par cette ouverture.
Avant, la communauté imposait un système de valeurs unique. Depuis la mondialisation, les champs de valeurs et de références sont sur un espace mondial. Ainsi, on peut être frères et avoir des valeurs très différentes.
Aujourd'hui, faire identité c'est trouver son chemin, ce qui n'était pas le cas il y a 50 ans, lorsque le devenir de chacun était plus ou moins tracé d'avance par la communauté.
Notre problématique s'intéresse surtout à l'étude des processus de construction des représentations donnant lieu à des stigmatisations à partir du sensitif :

1/La vue est un des espaces stigmatisants les plus forts car elle colle presque immédiatement une identité à l'Autre. On parle de stigmatisation par le regard. C'est le premier signal à l'altérité. Le racisme est dans la nature de l'homme. Il faut voir comment on le combat pour dépasser cette peur primaire. Au-delà des espaces physiques, il y a les espaces culturels du vêtement. On se qualifie à travers des vêtements et par rapport à des formes proposées par la culture. Cela va dépendre des tensions du moment. L'exemple du voile semble renvoyer à une problématique symbolique, de réception : il semble relever d'un conflit d'identité car il s'agit d'un espace d'affirmation. Tout espace qui s'affiche remet à mal, renvoie chez l'autre un questionnement sur lui-même. C'est un espace de conflit latent.

2/ L'ouie : A-t-on une identité sonore ? Est-ce la voix, son timbre ? Pour comprendre ce qu'il se joue au niveau de la stigmatisation, c'est de l'ordre de la réticence sonore : "je ne comprends pas et en plus ça m'agresse". Sans oublier l'ironie sur les accents…
L'oreille est un espace de la création de l'abstraction. C'est un espace sensitif à un autre niveau. Notre relation au bruit correspond à des niveaux et des sonorités acceptées au plan culturel. Par exemple, "La musique arabe m'insupporte" est une parole récurrente dans certains cercles. Mais est-elle insupportable pour certains en raison de ses sons ou de sa charge culturelle ?

3/ Le goût est un référent identitaire : ainsi on mange brésilien, oriental…Les ingrédients ne sont pas très différents, c'est plutôt la préparation qui diffère.

4/ Le toucher : Plus on est méditerranéen, plus on touche. En remontant vers le nord, cette relation là n'est plus admise. De même, la relation à la nudité et à la pudeur est propre à chaque culture.

L'odorat
L'identité olfactive est posée depuis fort longtemps. Des représentations traditionnelles quant à la masculinité, la féminité, l'âge… sont marquées dans l'olfactif.
Dans l'interculturel, l'olfactif peut devenir très stigmatisant. On entendra des paroles parfois ancrées dans une xénophobie inconsciente.
Dans la société contemporaine, l'esquive olfactive est réelle : on fait des écrans aux odeurs. Pour certains paysans, le parfum peut être désagréable. On est dans des masquages parfois dérangeants. Il faut savoir aussi que la contre-odeur est très ancienne, elle est connue des chasseurs et des piégeurs depuis la préhistoire.
On retrouve cette notion dans la bible avec Isaac (aveugle) dupé par son jeune fils qui met les habits du fils aîné.
L'olfactif renvoie aussi au sacrifice lorsqu'on envoie aux Dieux un fumet. 
A également été noté que l'odorat est souvent chargé d'images et de représentations animales.



Sensitif, mémoire et transmission ou comment se transmet le sensitif dans la tradition orale ?
Comment se négocie la transmission intergénérationnelle et pourquoi est-elle parfois complexifiée dans l'immigration ?
Le sensitif est aussi une question de mémoire et de transmission. Souvent, le désir de transmission se révèle quand les personnes commencent à avoir des enfants adultes. La mémoire, elle, remonte souvent chez les enfants quand ils sont adultes. Chaque élément sensitif est alors devenu un espace organisationnel, pas toujours raisonné.
La mémoire sensitive permet de descendre dans des espaces de mutation qui nous ramènent à l'origine même de la perception.
Les premiers sens que l'on va conscientiser sont ceux qui nous servent et qu'on a besoin de réinterpeler de façon artificielle ou presque.
Dans la société occidentale, l'écrit cristallise les savoir, les savoir-faire. Or, dans beaucoup de sociétés, l'écrit n'existe pas.
Ainsi, dans la tradition orale, transmettre une recette, cela signifie la "faire avec" afin de transmettre les odeurs, le goût, le toucher…
Autant d'éléments qui, dans la mémoire d'une personne issue de l'immigration, peuvent devenir des espaces référents mais aussi perturbants. En effet, l'espace sensitif déclenche des chaînes symboliques, une mémoire et des espaces émotionnels.

Prenons l'exemple du gustatif  à travers l'acte de manger un couscous :
L'interculturalité, ce n'est pas seulement partager un couscous. Le risque serait de verser dans l'exotisme. Il faudrait partager le couscous et la mémoire qui va avec, traiter la réminiscence à l'oeuvre à ce moment-là. Et là, on pourrait peut-être comprendre le jeu de la transmission, du rituel. Cela pose toutefois la grande question de savoir si le sensitif est partageable. Il faut que la personne qui rejoue la réminiscence puisse en parler. On est dans un lieu du plaisir gustatif mais un gustatif chargé de toute une mémoire, un gustatif assorti d'une charge émotive car renvoyant aux repas marquants, aux rituels sociaux, aux baptêmes, mariages...
Il y a aussi le partage rituel dans le "faire cuisine". Le rituel de la transmission semble prendre sens avec l'acte mémoriel.

Exemple de l'odorat
Est important ce que l'on associe à l'odeur. Un parfum devient ainsi un événement mémoriel : quelle odeur associe-t-on à quelle personne ? à quel lieu ?
On est bien là dans des marqueurs de mémoire. C'est l'émotion qui fixe l'odeur.

A également été abordée la mémoire tactile, la mémoire du mouvement - du corps - kinésique.
Dans l'acte de danser, il y a aussi un art de la transmission.

Aujourd'hui, on observe des ruptures très fortes dans la société. La recherche de soi, en soi a pris le pas sur l'ancrage dans un espace commun.
Dans l'immigration, passer d'un espace où les codes sont communautaires à un espace où l'individu prime n'est forcément pas évident.
Cela renvoie à la blessure essentielle de l'exil, à savoir l'incapacité à se faire entendre dans sa complexité. La pleine identité se fait dans l'échange, la capacité à se dire. Or, aujourd'hui, on est passé de l'être à l'avoir, on partage l'avoir et non plus l'être.
Dans l'immigration, la communauté est donc indispensable. Composée de gens qui ont déjà vécu l'expérience, elle devient un lieu d'accueil permettant à la fois de renouer et de s'acclimater avec du sensitif.

Les cités Hlm ne sont pas propices à la transmission puisqu'elles ont été construites sur des zones ayant souvent une faible charge historique.
Dans la problématique contemporaine, ce sont plus les conditions socio-économiques que des choix communautaires qui créent le "ghetto".
Pour faire identité, il faut le socle. La question n'est pas d'être né quelque part mais de savoir comment les choses se sont fondées. Ce n'est donc pas une question d'ancrage mais de parcours. Jusqu'où peut-on, doit-on remonter pour avoir une solidité ?
Voir à ce sujet l'étude de Voltansky sur "qui plonge dans les extrémismes" : Les jeunes qui n'ont pas eu de transmission ont tendance à survaloriser, idéaliser une culture d'origine, dès lors fantasmée.

Dans la transmission interculturelle, que va t-on comprendre et déformer de la parole de l'autre ?
Comment un mineur peut parler de son travail si on n'a pas été au fond avec lui. Cela nécessite une grande maîtrise de la langue. Il y a toujours une part de déception dans la transmission.
A la différence des autochtones "nés de la terre", pouvant compter leurs morts et possédant des  terrains symboliques, les "Chibanis" sont mal partout. Ils ne peuvent pas rentrer au pays source et ne sont pas bien dans cette France qui n'a pas joué son rôle de terre d'accueil.
C'est alors qu'il faut citer la guerre d'Algérie et ses conséquences dans les processus de construction de représentations générant des stigmatisations : ce ne sont pas que ceux qui ont fait la guerre d'Algérie qui ont été marqués, il y a aussi et surtout leurs familles dont l'imaginaire a été nourri de fantasmes. Les lieux de représentation s'avèrent souvent plus virulents que la réalité.

 
Conclusion
Comme l'a dit Kant, le savoir absolu nous est interdit. Nous sommes donc des êtres de représentation. On a plein de signaux qu'on ne maîtrise pas, faussés ou manipulés par des codes sociaux canalisateurs. Ces codes sont faits pour être partagés par le plus grand nombre et n'est pas de la société celui qui ne partage pas les mêmes codes. Mais nous sommes dans une société où prime l'individualisme et où les codes sont en mutation, en rupture : "Un quinquagénaire est un immigré dans la France d'aujourd'hui…"
Donc, comment partager les référents symboliques propres au sensitif quand des logiques culturelles qui nous nourrissent sont en rupture et nous amènent en permanence à faire des choix sensitifs plus ou moins conscients ? Autant de lieux de l'incompréhension. Il faudrait trouver des espaces de sens commun, avoir des codes en partage. Mais plus il y aura de valeurs multiples, plus le sens commun qui devrait faire société sera difficile à trouver. Nous sommes à l'heure du multiculturel et n'est-il pas temps de reconnaître, conscientiser et promouvoir la diversité culturelle ?




Annexe :
Discours de J. Chirac   
Le 19 juin 1991, au cours d'un dîner-débat du RPR, Jacques Chirac prononce le discours qui contient l'expression le « bruit et l'odeur ». Voici un extrait[5], portant sur l'immigration :
«  Notre problème, ce n'est pas les étrangers, c'est qu'il y a overdose. C'est peut-être vrai qu'il n'y a pas plus d'étrangers qu'avant la guerre, mais ce n'est pas les mêmes et ça fait une différence. Il est certain que d'avoir des Espagnols, des Polonais et des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d'avoir des musulmans et des Noirs […] Comment voulez-vous que le travailleur français qui habite à la Goutte-d'or où je me promenais avec Alain Juppé il y a trois ou quatre jours, qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15 000 francs, et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler ! [applaudissements nourris] si vous ajoutez à cela le bruit et l'odeur [rires nourris], eh bien le travailleur français sur le palier devient fou. Et il faut le comprendre, si vous y étiez, vous auriez la même réaction. Et ce n'est pas être raciste que de dire cela. Nous n'avons plus les moyens d'honorer le regroupement familial, et il faut enfin ouvrir le grand débat qui s'impose dans notre pays, qui est un vrai débat moral pour savoir s’il est naturel que les étrangers puissent bénéficier, au même titre que les Français, d’une solidarité nationale à laquelle ils ne participent pas puisqu’ils ne paient pas d’impôt… Il faut que ceux qui nous gouvernent prennent conscience qu’il y a un problème de l’immigration, et que si l’on ne le traite pas et, les socialistes étant ce qu’ils sont, ils ne le traiteront que sous la pression de l’opinion publique, les choses empireront au profit de ceux qui sont les plus extrémistes…(Au sujet des épiciers de proximité) La plupart de ces gens-là sont des gens qui travaillent, des braves gens ; on est bien content de les avoir. Si on n’avait pas l’épicier kabyle au coin de la rue, ouvert de 7 heures du matin à minuit, combien de fois on n’aurait rien à bouffer les soirs ? »


 

    

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Compte rendu MOTI 18
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